21 rue La Boétie, l’expo au musée Maillol

21 rue La Boétie… L’exposition au titre mystérieux, d’après celui de l’ouvrage de la journaliste Anne Sinclair, retrace le parcours du marchand d’art Paul Rosenberg. Le musée Maillol, qui affiche en lettres capitales quelque Picasso, Braque ou Matisse, surprend par l’ampleur historico-artistique de sa nouvelle proposition.

21 rue La Boétie, c’est l’adresse de la galerie de Paul Rosenberg (1881-1959). Chez les Rosenberg, faire commerce de l’art est une affaire de famille (père, frère, et bientôt fils). Mais c’est au destin de Paul (le grand-père d’Anne Sinclair) que se consacre l’exposition.

Dans une première partie, les toiles de Pablo Picasso, Fernand Léger, Georges Braque, Henri Matisse, Marie Laurencin… se succèdent au milieu de clichés d’époque de la fameuse galerie, ouverte en 1911. “Vous entriez chez Rosenberg comme dans un temple”, écrit Maurice Sachs en 1950. Profonds fauteuils de cuir, murs gainés de soie rouge… Le décor semble parfois à mille lieues des œuvres avant-gardistes présentées par Rosenberg.

(Photo : Paul Rosenberg dans sa galerie (avant 1914) (c) Archives Paul Rosenberg & Co, New York)

Le galeriste


Nature morte à la cruche, de Pablo Picasso, 19 avril 1937, huile sur toile, 46,3 X 64,8 cm (c) Succession Picasso Photo Collection David Nahmad, Monaco

Car dès le début de sa carrière, lui qui possède une profonde connaissance de la peinture, fait le choix des modernes. Dans la seule année 1936, sa galerie accueille des expositions de Braque, Seurat, Picasso, Monet, Matisse… Mais, en homme d’affaires délicat et ingénieux, Rosenberg présente en parallèle, pour rassurer ses acheteurs les plus frileux, des peintres déjà fortement appréciés, qui ne font pas preuve de tant d’audace, à l’image des maîtres de l’École de Barbizon. D’une grande rigueur dans la gestion de ses comptes et de ses relations, il développe un vaste réseau de clients fortunés en Europe et aux États-Unis. Dans ce milieu âpre, où la concurrence est féroce, son coup de poker ? Oser, parmi les premiers, faire le pari du marché américain. Rosenberg sait accompagner les artistes dans leurs choix, même lorsqu’ils se révèlent risqués pour leur cote ou leur carrière.

L’ami des plus grands

Picasso se définit comme son ami et deviendra même son voisin, au n° 23. L’artiste réalise des portraits des membres de la famille Rosenberg, comme la petite Micheline, la fille du galeriste. Au sein de l’exposition, on découvre également avec intérêt les Arlequins de Picasso, sortes d’alter ego mélancoliques de l’artiste, ou encore ses études pour le ballet Tricorne, dont il réalise rideau de scène, décors et costumes en 1919. Plus loin, la folle énergie colorée des toiles d’André Masson succède aux profils diaphanes et doux des Deux Espagnoles de Marie Laurencin (1915). Mais c’est devant La leçon de piano de Matisse (1923) que l’on s’attarde le plus. De la représentation de cette fratrie, véritable cocon de bien-être familial, émane une incroyable douceur, calme et feutrée. Le talent de coloriste de l’artiste et le foisonnement ornemental qu’il affectionne viennent formidablement magnifier cette scène banale du quotidien.

Parce que le destin de galeriste juif que connaît Rosenberg se trouve tragiquement lié aux événements de la Seconde Guerre mondiale, la deuxième partie de l’exposition comporte un important éclairage historique.


La leçon de piano de Henri Matisse, 1923, huile sur toile, 65 X 81 cm (c) Collection particulière / succession H. Matisse

Le justicier

Sous Hitler, l’art se doit d’être au service de l’idéologie nationale-socialiste. Antiquité grecque, vie rurale, virilité, pureté maternelle, puissance militaire… sont alors les sujets de prédilection. Les toiles présentées dans l’exposition, par leur aspect implacable, glacent le sang. Formellement, elles n’ont rien en commun avec les œuvres modernes précédemment évoquées, dès lors qualifiées de “dégénérées”. À partir du début de l’Occupation en 1940, les biens des Juifs sont pillés. Parmi eux, un grand nombre d’œuvres d’art. Ce sont d’ailleurs les grands collectionneurs et les marchands qui se trouvent visés en priorité. Et Paul Rosenberg n’est pas épargné. Forcé à l’exil vers New York en 1941, il se voit dépouillé de sa qualité de Français par le régime de Vichy. Quel terrible sentiment d’impuissance doit-il ressentir lorsque, la même année, le 21 rue La Boétie devient le siège d’une officine antisémite financée par la Gestapo !… Spolié de l’ensemble de sa collection, il jouera par la suite un rôle de premier plan dans la restitution des œuvres volées aux Juifs. Au passage, l’exposition salue gravement l’action de ceux qui ont contribué à “sauver un peu de la beauté du monde”, en empêchant que tant d’œuvres soient détruites par le feu. Dans l’exposition est affiché l’itinéraire d’un tableau spolié. On suit alors attentivement, étape par étape, les péripéties du Profil bleu devant la cheminée d’Henri Matisse (1937). Exposé au 21 rue La Boétie, puis caché à Libourne, découvert et mis en dépôt par les Nazis au musée du Jeu de Paume, le tableau est acquis par un collectionneur allemand sous un autre titre et passe ensuite entre les mains d’un marchand d’art allemand basé à Paris puis d’un amateur norvégien avant d’intégrer la collection permanente d’un musée d’Oslo, sous un troisième titre. Après un tel parcours, quel hasard miraculeux que la famille Rosenberg reconnaisse l’œuvre, prêtée au Centre Pompidou pour une exposition en 2012, comme étant sa propriété !

Marchand d’art passionné et homme d’affaires avisé, Paul Rosenberg a su faire du 21 rue La Boétie une galerie mythique. Son parcours, de l’émergence de l’art moderne aux tourments de la Seconde Guerre mondiale, apparaît comme un véritable reflet des évolutions artistiques et politiques de la première moitié du XXe siècle. Parce qu’elle raconte un destin singulier tout en dépeignant le contexte historique et artistique de l’époque, l’exposition du musée Maillol constitue une aventure absolument passionnante, à vivre jusqu’au mois de juillet.

21 rue La Boétie, jusqu’au 23 juillet au musée Maillol, 59-61 rue de Grenelle, 7e. M° Rue du Bac. Tous les jours de 10h30 à 18h30. Nocturne le vendredi jusqu’à 21h30. Entrée : 13 € / 11 € (réduit) / 5 € (jeune). www.museemaillol.com