70 orchidées pour la Série Noire

Elle sera au cœur du 12e Festival Paris Polar, qui se tient du 20 au 22 novembre, avec sa devise “Notre but est louable : vous empêcher de dormir !” La collection de romans noirs de Gallimard, fondée il y a soixante-dix ans par Marcel Duhamel, a séduit des générations de lecteurs insomniaques. Retour sur une belle aventure.

Les amateurs de polar se rappellent toujours de leur première rencontre avec la Série Noire. L’éditeur François Guérif raconte qu’il traînait devant la vitrine de sa librairie, en face de son lycée Janson-de-Sailly. Il se jetait sur la boîte pleine de livres d’occasion et de romans de la Série Noire qu’il ramassait pêle-mêle, comme s’il avait trouvé du pétrole. La romancière Brigitte Gauthier, qui vient d’y publier le remarquable Personne ne le saura, fouillait le grenier de son oncle qui « était rempli de Série Noire, raconte-t-elle. Un trésor dans lequel on pioche la nuit, des voyages en dehors du temps. Les textes portaient des numéros de trains. J’avais l’impression de traverser des couloirs obscurs dans des trains de voyageurs ». Elle s’apprêtait à signer un contrat avec Rivages, mais lorsque Série Noire se manifesta, elle n’hésita pas, fascinée par ses souvenirs de la célèbre et sobre couverture noire à bordure jaune, œuvre de la dessinatrice Germaine Gibard.

Une inspiration de Jacques Prévert

Cette Germaine Gibard reste une figure méconnue de l’aventure, l’épouse d’un homme romanesque, Marcel Duhamel. Le couple s’était côtoyé sur le plateau du Crime de Monsieur Lange de Jean Renoir (1936). Elle jouait une blanchisseuse, et lui, un contremaître. Né en Picardie avec le XXe siècle (1900), Marcel Duhamel, ancien adolescent difficile, avait vécu une existence aventureuse : groom dans un hôtel, comme Spirou, directeur d’un palace, fêtard avec Breton, Picasso, Aragon. Quand l’écrivain Marcel Achard lui conseilla de lire deux romans anglais, La Môme vert-de-gris de Peter Cheyney et Pas d’orchidées pour Miss Blandish de James Hadley Chase, il adora ces textes brutaux, à l’argot pittoresque. Il décida de les traduire, et Gallimard accepta de les publier. Jacques Prévert, ami de service militaire, sorti du merveilleux film Les Enfants du Paradis, trouva le nom de la collection, Série Noire. La Môme vert-de-gris parut en septembre 1945. Tabassages, coups de feu, poursuites… Le vieux roman à énigmes à la Sherlock Holmes avait vécu. Les titres, souvent sortis de l’imagination de Duhamel, mêlaient provoc, humour et une certaine poésie : Fais pas ta rosière de Chandler, Fantasia chez les ploucs de Charles Williams, La Reine des pommes de Chester Himes ou encore La Moisson rouge de Dashiell Hammett, auteur qu’André Gide conseilla de lire aux jeunes écrivains français pour sa science des dialogues. Les âmes bien nées y cherchaient un plaisir interdit. Dans sa préface à C’est l’histoire de la Série Noire, Antoine Gallimard loue un « univers émancipé tantôt réaliste, tantôt loufoque, qui me permettait de fréquenter des jeunes femmes dangereuses, de boire du whisky, plus que de raison et de fumer des cigares toute la nuit, en compagnie de gens peu recommandables ». Marcel Duhamel est mort en 1977, mais il aura eu le temps d’accueillir la génération de 68, des anars – Jean-Patrick Manchette, Jean-Bernard Pouy – avant de passer le relais à son assistant Robert Soulat. Le motard Patrick Raynal et le fan des Ramones Aurélien Masson leur succèderont. Quatre directeurs en 70 ans ! Remarquable mélange de rébellion et de stabilité institutionnelle que les turbulences ne détruiront pas… Passée au grand format, elle aura vu émerger le thriller moins social, puis la trilogie Millénium. Elle oppose sa vedette norvégienne Joe Nesbo à James Ellroy, champion de sa concurrente Rivages dirigée par François Guérif. Depuis les années 2000, la collection profite d’une nouvelle génération d’auteurs, très français (80 % des livres publiés) et de plus en plus féminins – Dominique Manotti, Ingrid Astier, Brigitte Gauthier. Ce n’était pas gagné, si l’on se rappelle le machisme des grands romans noirs d’antan, peuplés de garces et de blondes perverses. De quoi provoquer du Rififi chez les hommes !