Angelin Preljocaj danse sa vie

Le danseur et chorégraphe émérite français co-adapte au cinéma la BD de Bastien Vivès, Polina, danser sa vie. Un parcours initiatique et artistique époustouflant orchestré par celui qui pratique l’art émouvant du mouvement.

Pourquoi avoir accepté de travailler sur cette adaptation ?

 

Ma coréalisatrice Valérie Müller cherchait une fiction qui se passerait dans le monde de la danse, et où on pourrait filmer les corps, et garder cette espèce de va-et-vient très harmonieux et fluide entre la vie et la danse. Comment les deux s’interpénètrent ? Comment cette pratique résonne dans la vie de quelqu’un ?

 

Filmer cet univers, c’est compliqué ?

 

C’est un film qui excède le monde de la danse. Ça pourrait être n’importe quel parcours d’artiste. Elle aurait pu être aux beaux-arts et rencontrer les mêmes problèmes. On voulait donc plus entrer dans ce film sous cet angle-là. Comment on vit avec une passion. Comment on se construit avec sa fragilité, ses blessures, ses échecs. On croit souvent que les gens qui réussissent sont ceux qui sont très doués à la base et qui ont toutes les qualités pour, mais en fait, ce n’est pas vrai. Dans les écoles de danse ou de musique, il y a plein de gens doués, mais il se trouve que ceux qui font une œuvre sont ceux qui se laissent imprégner par la vie, par le monde, par la société qui les entoure. On est un peu des capteurs, des sortes de paratonnerres branchés sur les vibrations du monde.

 

Justement, Polina s’inspire du monde extérieur pour écrire sa chorégraphie. Vous, qu’est-ce qui vous inspire ?

 

Les corps, c’est quelque chose qui m’a toujours fasciné, dans d’autres arts comme la peinture ou le théâtre. Et puis, je m’intéresse évidemment au monde, et je prends des thématiques qui sont liées à des problèmes de société, à la façon dont le corps est impliqué dans ces problèmes, voire malmené. L’autre jour, j’ai vu une agence bancaire dont la façade en  renfoncement qui formait une sorte de banc à un endroit et était équipée de pics en métal : un système anti-SDF. Parfois, on sent que la société repousse certains corps, et ce sont des questions qui me traversent. C’est justement ça qu’on exprime en filigrane dans le film. On a essayé de montrer Polina regardant autour d’elle et voyant les corps bouger, la place qu’ils occupent, comment ils se frôlent.

 

Polina fait ses premiers pas en Russie, à l’école du Bolchoï. Est-ce que l’enseignement y est aussi difficile que vous le décrivez ?

 

En Russie, c’est comme il y a 40 ans auparavant à l’école de danse de l’Opéra de Paris. C’était plus dur. C’est vrai qu’en Russie, c’est encore assez dur. Et en même temps, c’est d’une grande efficacité et ça crée des générations de danseurs exceptionnels. Après, cela relève d’un choix personnel. On peut bien sûr dire : « Moi je ne supporterais pas qu’on m’apprenne les choses comme ça », mais il y a des gens qui, pour avancer, ont besoin de rigueur, presque de brutalité.

 

Est-ce que la grâce est indissociable de la souffrance ?

 

La danse est un art qui demande beaucoup d’exigence, et comme l’instrument est le corps, ça passe par une partie liée à la douleur et la souffrance. La répétition du mouvement qui fait que parfois, ça peut engendrer une douleur. Mais en même temps, tout ça, c’est comme un prix à payer. Je pense souvent à cette réflexion du violoniste Rostropovitch : « Si j’arrête de travailler un jour, moi je m’en rends compte. Si j’arrête deux jours, mes collègues dans l’orchestre vont s’en rendre compte. Si j’arrête de travailler trois jours, c’est le public qui va l’entendre ». Eh bien, je crois que pour la danse c’est exactement la même chose. Dès qu’on arrête, on entame un déclin. Si on veut rester à un certain niveau, il faut travailler tous les jours.

 

Enfant, est-ce que vous rêviez de tout ça ?

 

Depuis le début des années 80, tout ce qui se passe c’est du plus, c’est cadeau, quelque chose à laquelle je n’aurais même pas rêvé enfant. Je suis issu d’une famille d’immigrés albanais installée dans les cités à Champigny-sur-Marne. Quand j’ai commencé la danse classique, c’était un truc très bizarre pour mes potes, et pour mes parents aussi. Donc c’était une sorte de credo profond, mais je n’aurais jamais cru à ce moment-là pouvoir vivre tout ce que j’ai vécu jusqu’à présent.

 

Et de quoi rêvez-vous maintenant ?

 

Peut-être à faire d’autres films, mais en vérité j’ai une compagnie à Aix-en-Provence avec 24 danseurs. Je ne suis pas un chorégraphe qu’on a nommé à la tête d’un ballet existant. C’est une chose qui a grandi avec moi. Au début, on était deux, puis trois, puis sept. C’est une sorte de tribu que j’ai réussi à réunir autour de moi, et avec laquelle j’ai envie de continuer l’aventure. Même si à côté de ça, les aventures avec le cinéma m’intéressent, parce que ça nourrit aussi mon travail de chorégraphe.

 

Est-ce que vous accepteriez de diriger l’Opéra de Paris si on vous le proposait ?

 

Disons que pour moi, ce n’est pas du tout le moment. En fait, je me sens en pleine maturité artistique. J’ai envie de faire des ballets, des créations, plutôt que de m’occuper de diriger une compagnie comme l’Opéra de Paris. Parce que c’est un boulot à plein temps. D’ailleurs, l’exemple de Benjamin Millepied est flagrant. Il a dit lui-même que c’était un job qui était trop prenant pour lui. C’est une telle responsabilité… Là, je vous parle de 24 danseurs, mais l’Opéra de Paris, c’est huit ou dix fois plus, avec aussi les équipes techniques. C’est vraiment une grosse machine. Et si on n’est pas à 100 % avec cette machine, on peut passer à côté. Donc pour l’instant, ce ne serait pas du tout ma tasse de thé.

 

Que pensez-vous de l’émission Danse avec les stars ?

 

J’en ai entendu parler, mais je dois dire que je ne l’ai jamais regardée. En revanche, j’ai l’impression que ça a une certaine popularité, et si ça peut faire aimer la danse, je suis pour.

 

Ça veut dire quoi “danser sa vie” ?

 

Au-delà du petit clin d’œil à Vivre sa vie de Jean-Luc Godard, je pense souvent à cette phrase que disaient les gens du Nouveau Roman : « Jusqu’à présent, la littérature c’était l’écriture d’une aventure, et avec le Nouveau Roman, c’est devenu l’aventure d’une écriture ». Eh bien, “danser sa vie” c’est un peu ça aussi. C’est à la fois écrire le mouvement, et le mouvement de l’écriture.

 

Un mot de conclusion ?

 

(Rires) Non, ça c’est le seul truc que je ne sais pas faire.

 

Polina, danser sa vie, de Valérie Müller et Angelin Preljocaj, avec Anastasia Shevtsova et Juliette Binoche. Sortie le 16 novembre.