Angoulême, gargantuesque !

Le festival d’Angoulême 2016 met Akira, Morris, Hugo Pratt et Lastman à l’honneur dans une série d’expos et d’espaces qui explorent aussi bien le patrimoine que l’avenir de la BD.

Outre la polémique que l’on sait, le festival d’Angoulême ne se place pas cette année sous le signe d’une thématique, mais plutôt sous celui d’un événement : la venue du très culte mais très discret Katsuhiro Otomo, auteur de la série Akira (la BD et le dessin animé), qui avait reçu le Grand Prix couronnant toute sa carrière en 2015 mais n’était encore jamais venu au festival. Les amateurs devraient apprécier la forme que prendra sa participation : samedi 30, à 14h, le mangaka offrira une rencontre de 2h30 à son public, auquel il dévoilera les coulisses de la création de son chef d’oeuvre, avec promet-on, une surprise finale pour remercier le public français, le premier à avoir aimé Akira en Europe.

AKIRA © Katsuhiro Otomo – Glenat

Les absents pourront rattraper la rencontre en léger différé sur le site du festival. Et les addicts ne devront pas manquer la moto d’Akira, en chair et en métal, exposée au quartier Asie façon photocall ! Enfin, pour servir le maître, une expo rassemblera les hommages de 42 auteurs de la fine fleur de la BD mondiale.

 

 

Get Lucky

Dans la famille patrimoine, franco-belge cette fois, Lucky Luke fête ses 70 ans au festival avec une expo dédiée qui raconte aussi l’odyssée de son créateur, le Belge Maurice De Bevere (1923-2001) dit Morris, qui a crée à l’âge de 22 ans le cow-boy chantant auquel il consacrera 70 albums, vendus à 300 millions d’exemplaires. On découvre avec intérêt comment cet admirateur d’Hergé, copain de Franquin et Jijé, a puisé dans un long séjour aux Etats-Unis l’esprit parodique cher aux auteurs de Mad magazine, comment il renforce sa série en s’adjoignant le génial Goscinny au scénario, et comment il a travaillé d’arrache-pied pour donner à son dessin cette juste dynamique, si bien traduite dans le flegme, par exemple de ce bon vieux Lucky Luke.

 

 

Les influences d’Hugo Pratt

Un autre grand héros se voit honoré d’une expo : Hugo Pratt. Conçue pour le musée Hergé, elle mettra l’accent sur les influences littéraires du Vénitien, auteur d’un Corto Maltese infusé de la lecture de centaines de textes, de Kipling, Stevenson, Yeats, London, Rimbaud, Borges ou même Shakespeare, qui lui insufflent une grande force poétique et une dimension universelle.

 

 

Lastman, manga made in France

L’univers de Lastman, excellente saga française, fait aussi l’objet d’une expo méritée, tant le monde de cette série (Fauve de la série 2015) créé Balak, Vivès et Sanlaville est riche, jouissif et contrasté. Faut-il rappeler que ce manga à la française, dont le 8ème tome sort ces jours-ci, est une prouesse, puisque ses 1500 pages ont été réalisées en trois ans par des auteurs dont le talent les appellent en parallèle sur d’autres projets ? Et que la série s’adresse à un public bien plus large que celui des mangas habituels, grâce à un savoureux mélange de romantisme, de récit initiatique, de combat, de royaume merveilleux, de récit épique, le tout dans une synthèse 100% pop et brillamment mise en scène.

Un mélange propre à plaire aux filles autant qu’aux garçons d’âges divers (l’expo se tient au quartier jeunesse du festival), surtout que Lastman sort désormais de ses pages pour exister sous la forme d’un jeu vidéo, Lastfight, à découvrir en exclusivité et d’une série animée, réalisée pour France Télévisions par le talentueux Jérémie Périn, et dont l’épisode pilote sera ici dévoilé pour la première fois. Autre extra : l’Asie a enfin inventé un format BD adapté aux écrans connectés (parce que les PDF = au secours). Il s’agit du webtoon, auquel Lastman a été intégralement adapté (tout en couleur), à découvrir par le biais d’une nouvelle application pour tablette et smartphone.

La dame au furet © InterDuck 

Et à ceux qui se demandent si le tome 8 de la série, soit le second de la deuxième saison, est bien, la réponse est oui. Il ne faut pas manquer non plus l’exposition mi-hommage mi-carte blanche consacrée à Jean-Christophe Menu, à la fois auteur, éditeur et critique, phare de la BD alternative française, co-fondateur dans les années 90, avec 6 camarades, de la révolutionnaire (pour la BD d’auteur) maison d’édition l’Association puis, plus tard, de l’Apocalypse, dont le regard transversal et précis sur la bande-dessinée est forcément édifiant. Rions enfin avec l’expo interDuck-Duckomenta : une équipe d’Allemands qui, depuis les années 80 revisitent les chef-d’œuvres d l’histoire de l’art internationale en mettant en scène des canards (issus de la BD américaine) en lieu et place des personnages d’origine.

 

 

Et l’Asie ?

 

Le quartier Asie consacre quant à lui une exposition aux coulisses du magazine Manga HiBaNa, où l’on découvre les rouages d’une machine éditoriale à inonder le monde, et une autre à Li Chi Tak, un boss prolifique de la BD de Hong Kong. Une incursion sur le stand Taïwan est indispensable cette année : il sera conséquent, et présentera comme ils le méritent 4 auteurs de l’île, (deux installés et deux émergents) magnifiques. Pour ceux qui veulent savoir où va la BD, deux choix : au quartier Asie, un stand et un copieux programme de rencontres permettra de mieux connaître les Webtoons, ces BD pionnières nées en Corée du Sud et dont le format est adapté aux écrans et au web.

The Spirit Le Dieu Rocher. Sorti en 1998 chez Dargaud. ©Li Chi Tak

Ou bien l’exposition Phallaina, BD crée par Marietta Ren, d’un genre nouveau, multimédia, qui propose une nouvelle manière de lire et se décline sur différents supports : une application gratuite pour smartphones et tablettes et une fresque de 115 mètres accompagnée d’un dispositif sonore, qui raconte l’histoire d’un personnage féminin, Audrey, qui souffre de troubles neurobiologiques (assez poétiques ici : elle voit des baleines). Sa rencontre avec Chloé, une jeune chercheuse spécialiste de son mal, entraîne le lecteur dans le domaine de la recherche en neurobiologie. Intrigant!

 

 

Du vivant : rencontres, films, spectacles

Les fameux concerts dessinés, signatures du festival, sont dédiés cette année à Katsuhiro Otomo et son Akira, avec au dessin Bastien Vivès et Alfred (Come Prima, primé en 2015), et à la B.O., l’inoxydable Areski, tous les jours sauf samedi à 14h au théâtre d’Angoulême. Autre aimable rendez-vous au même en droit, le 29 janvier à 20h : le match d’impro dessinée. Le riche programme de projections comporte notamment 6 films réalisés par Katsuhiro Otomo dont Akira. Marion Montaigne présentera 8 épisodes inédits de la série animée d’Arte adaptée de sa fameuse BD de vulgarisation scientifico-comique Tu mourras moins bête. Le volet documentaire propose 7 films dont beaucoup tournent autour de l’histoire : celle des héros de notre enfance, celle, imaginaire, de l’uchronie, celle de l’autobiographie en BD…

Parmi la centaine de rencontres, on attend notamment les Japonais Minetaro Mochizuki et Ayako Noda, le Hongkongais Li Chi Tak, les Anglophones Dash Shaw, Richard Mc Guire et Simon Hanselmann, les Français Jean-Christophe Menu, Bastien Vivès, Balak et Michaël Sanlaville, Marietta Rem entre autres… Une nouveauté aussi qui devrait faire florès : les premières rencontres des auteurs du palmarès, le 31 janvier, lendemain de l’annonce du palmarès annuel. Préparez vos questions !

(C) DR

 

Et les filles ?

Les femmes et la BD… Non sujet ? Vaste sujet ? Objet en tout cas d’une polémique initiée par un statut Facebook de Riad Sattouf, qui, ennuyé par l’absence de femme parmi les candidats au titre suprême (le Grand Prix, qui couronne une œuvre entière), proposait récemment de céder sa propre place de candidat à l’une de ses valeureuses consoeurs. Après de nombreux rebondissements, dont un communiqué attristant de Franck Bondoux, délégué général, qui rejetait la faute sur « l’histoire de la BD », et l’introduction de noms féminins, peu satisfaisante (la victoire d’une femme, avec son côté « repéché », aurait eu un goût amer) le suspense est accru puis que la liste de nommés a disparu, et qu’il convient à chacun des votants de choisir eux-mêmes leur préféré, sans pré-sélection.

Sans nul doute, les œuvres de Marjane Satrapi (Persepolis qui a ouvert bien des voies…), Lynda Barry (une merveilleuse auteure de BD américaine, atypique, créative, acide, qui a publié Mes cent démons ! chez çàetlà en 2015), Julie Doucet, prolifique auteure underground canadienne, Posy Simmonds, dont l’influence des envoûtantes et littéraires BD, presque toutes adaptées au cinéma, n’est plus à prouver et d’autres seraient de bien belles lauréates. La meilleure justice à leur rendre, c’est sans doute de les lire ! On n’oublie pas, au passage, que la sélection officielle présente le travail de nombreuses femmes : Zeina Abirached et son très graphique et très beau roman familial, le Piano Oriental, Roz Chast, et l’odyssée de fin de vie de ses parents avec une touche de Woody Allen, ou Delphine Panique, dont la créativité comique et étrange se déploie dans En temps de guerre

 

 

Festival d’Angoulême, du 28 au 31 janvier. Programme complet sur www.bdangouleme.com