Anselm Kiefer : matières à penser

L’importante rétrospective que propose le Centre Pompidou retrace près de quarante-cinq années de création de l’influent artiste allemand. Sa réflexion sur le nazisme, son dialogue avec les poètes et les philosophes donnent lieu à quelques œuvres spectaculaires, parfois méditatives. Peu de couleurs pour beaucoup de matières… A voir jusqu’à mi-avril.

Le hall du Centre Pompidou donne un avant-goût de la rétrospective Anselm Kiefer qui se tient au niveau 6. Au rez-de-chaussée, il est permis de pénétrer à l’intérieur d’une « maison tour » en tôle d’une hauteur de plus de quinze mètres. En plus de la tôle galvanisée, la décoration fait la part belle au plomb et au métal, tandis que des milliers de photographies noir et blanc complètent l’installation. Elle se nomme « En montant, en montant vers les hauteurs, enfonce-toi vers l’abîme ». On a connu des maisons plus avenantes. Et les détracteurs de l’artiste allemand, né en 1945, auront une nouvelle occasion de faire rimer Kiefer avec austère. Mais le choix du matériau, banal et d’aspect froid, s’inscrit dans une esthétique globale : on gagnera à dépasser le caractère déprimant de la première impression. Direction les hauteurs du Centre Pompidou.

Réveiller l’amnésie collective

Anselm Kiefer est associé au courant de peinture néo-expressionniste de la fin des années 1970. Parmi les tenants de ce style, qui est une réaction voire une riposte à l’art conceptuel et minimaliste, on trouve des représentants très divers dont Keith Haring, Jean-Michel Basquiat, Robert Combas et les Allemands Georg Baselitz et Markus Lüpertz, lui aussi objet d’une importante rétrospective à Paris (Musée d’art moderne, avril 2015). Celle que le Centre Pompidou consacre à Kiefer comprend une dizaine de salles thématisées retraçant l’ensemble de la carrière de l’artiste allemand, de la fin des années soixante à aujourd’hui. En chiffres, 2000 m2 d’exposition, cent cinquante œuvres, dont une soixantaine de peintures choisies parmi ses chefs-d’œuvre. Au début du parcours, on remarque un motif qui figure dans plusieurs toiles : au beau milieu d’un paysage allemand, un petit homme fait le salut nazi. La question de l’histoire allemande et la réactivation de la mémoire sont deux thèmes majeurs du peintre né, on le rappelle, en 1945. Il est dit que Kiefer entendait ainsi réveiller l’amnésie collective allemande pour endosser une responsabilité dont il considère ne pas devoir taire l’héritage. Il ajoute : « Quand j’ai la main levée, c’est un peu comme Chaplin. Ce n’est pas seulement sérieux, c’est aussi une parodie, une satire ».

Des ruines et des cendres

Au fil des salles suivantes, il apparaît que Kiefer a longtemps privilégié un nombre restreint de teintes, déclinant toutes les nuances du blanc au noir, le bleu et le marron quand l’Histoire, la religion et les mythes germaniques sont représentés sur la scène d’ateliers en bois. Les forêts et les champs à perte de vue, champs de labour et/ou champs de bataille, autres motifs récurrents, seront une nouvelle opportunité de piocher dans la couleur brune. On pourrait dire « creuser », tant l’artiste aime travailler avec de la matière, de l’épaisseur et des composants réels : paille, sable, terre, feuilles de plomb, cheveux, matériaux de rebut, etc. La salle 6, intitulée « La valeur des ruines », retient l’attention. Certaines toiles ressuscitent des lieux symboliques du pouvoir hitlérien que les bombardements massifs avaient anéantis. On se demande également si l’esthétique des ruines de Kiefer, au début des années 1980, n’a pas quelque peu devancé l’intérêt que l’art porte désormais aux paysages post industriels, aux lieux désaffectés ou aux objets que l’on reprend pour les sauver de l’oubli. Kiefer a la réputation de faire dans la démesure. Celle-ci donne lieu à des installations colossales, en particulier dans ses ateliers français, espaces parfois souterrains, comme à Barjac, dans les Cévennes. Pour cette rétrospective, la démesure consiste en quelques formats hors-normes. L’œuvre intitulée « Pour Paul Celan : Fleurs de cendre », plus de sept mètres de long pour trois de hauteur, en impose. De loin, on pense à un paysage de neige. De plus près, il s’agit d’une terre brûlée recouverte de cendres et de livres consumés… Kiefer dialogue avec les poètes et les philosophes. Vers 1990, il s’intéresse à la mystique juive de la Kabbale (salle 11). Au bout du parcours, on mesure l’influence d’Anselm Kiefer sur l’art contemporain de ces vingt dernières années, quand il prend comme objet le paysage urbain. Aussi, son travail sur l’histoire de l’Allemagne rejoint souvent notre propre questionnement, tellement la Seconde Guerre mondiale demeure présente à notre esprit, et prend même, parfois, la forme d’une énigme.