Archibelles

La Cité de l’architecture et du patrimoine livre une réflexion terriblement d’actualité et un surprenant voyage aux accents poétiques à travers trois expositions sur les notions d’habitat ou de campement. Entre utopie créative et réalité concrète.

Architectures de nomades, de voyageurs, d’infortunés, d’exilés, de conquérants et de contestataires

 

Festival de la tente á Pingxiang, Chine – © Xinhua-Gamma Rapho

 

L’espace d’exposition d’Habiter le campement se voit littéralement traversé par un fascinant couloir sonore et lumineux appelé « Tangente ». Constituée d’échafaudages, cette installation évoque le côté provisoire des campements, tandis que les variations de ses éclairages et de sa bande son renvoient au mouvement qui leur est propre.

La « Tangente » dessert six stations, comme autant de manières d’habiter le campement : en nomades, voyageurs, infortunés, exilés, conquérants ou contestataires. En s’éloignant de la ligne droite pour emprunter ces chemins de traverse, on découvre des panneaux thématiques d’une grande richesse visuelle, alliant reportages photographiques et textes. Ici comme dans un campement, on peut se perdre, se trouver un peu désorientés au milieu du labyrinthe pourtant fléché et numéroté des photographies. Du peuple Massaï aux forains, des parcs de camping-cars au bus de campagne de François Bayrou, de la jungle de Calais au camp de Chatila, des campements de recherche scientifique au mouvement Occupy… Les enjeux soulevés sont multiples, tour à tour politiques, économiques, ethniques, sociétaux, environnementaux… Prédomine alors le sentiment d’une expérience profondément tournée vers l’humain : le campement – qu’il soit choisi ou subi –, outre sa fonction première d’abri, s’envisage aussi comme une possibilité de faire clan, communauté, société, en marge des autres.

Au fil de la visite, des casques invitent ponctuellement à marquer un arrêt, pour délivrer des messages inattendus. « Sans oreille pour le chœur souterrain du mal du pays, Homme d’outremer, sans yeux pour les gouttes de sang dans la neige. Masque sur les joues, mains parmi des mains, Voyageur sans ombre – maître du Nord-Sud-Est-Ouest ; maintenant je ne sais plus (…) » dira ainsi l’un des extraits de la pièce de théâtre Par les villages de Peter Handke qui entre poétiquement en résonnance avec ce qui nous est donné à voir.

 

50 ans d’architecture portugaise

 

© Lu+¡s Ferreira Alves                                                                                                                        

Dans un genre différent, Les universalistes nous entraînent à la découverte de 50 ans d’architecture portugaise. En suivant la pensée de l’essayiste contemporain Eduardo Lourenço, l’exposition s’articule autour de cinq étapes chronologiques et thématiques, invoquant les notions de (inter)nationalisme, colonialisme, révolution, européanisme et globalisation. En 50 exemples concrets, rassemblant photographies, plans, croquis, textes et maquettes, on saisit combien l’histoire d’un pays, son contexte politique, culturel et social, sa géographie, peuvent se lire dans son architecture.

On se prend à rêver devant la Piscine « das Mares », conçue dans les années 1960 par Álvaro Siza (prix Pritzker en 1992) à Leça da Palmeira, tant elle s’intègre parfaitement au littoral atlantique et semble se fondre dans l’océan. Plus récemment, l’architecture recouverte de céramiques bleues du Teatro Azul (conçu par Manuel Graça Dias, Egas José Vieira et Gonçalo Afonso Dias) marque par sa sensualité.

Fernando Távora, Alberto Pessoa, Nuno Portas… Autant d’architectes portugais croisés dans cette exposition, qui ont affiché un « universalisme » particulier dans leur façon de créer, une véritable volonté de dialogue avec le monde.

 

Architecture mobile = architecture vivante

 

The City above your Head © Yona Friedman                                                                                                                        

Plus loin, l’exposition Yona Friedman dresse le portrait d’un architecte utopiste et visionnaire.

Né en 1923 à Budapest, Yona Friedman s’installe à Paris en 1957. Il commence dès lors à imaginer, par le biais de photomontages, ses « villes spatiales » qui deviendront célèbres : des structures suspendues, démontables et transformables par leurs occupants, qui permettent de libérer l’espace au sol.

Animé de valeurs humanistes, il prône l’autonomie et l’épanouissement de l’individu, qu’il engage à prendre possession de son environnement. D’une grande humilité, il n’hésite pas d’ailleurs à faire passer la figure de l’architecte au second plan, communiquant ses concepts par le biais de langages ludiques tels que la bande dessinée. D’après lui, « les architectes ne doivent plus faire des maisons pour l’homme moyen parce que cet homme n’existe pas… ».

À l’image de la carrière et des théories de Yona Friedman, l’exposition fait l’effet d’un terrain de jeu et d’expérimentation, où l’architecture paraît plus organique, plus vivante. Entre croquis, photographies et maquettes, on découvre avec bonheur l’univers de cet architecte singulier, un univers généreux et empli d’humour où se côtoient licornes et personnages mythologiques.

 

www.citechaillot.fr