Arménie 1915 : Un triste anniversaire

Alors que les commémorations du centenaire du génocide arménien viennent de s’achever un peu partout dans le monde, une exposition démarre à l’Hôtel de Ville, revenant sur le premier massacre de masse du XXe siècle qui annonçait bien d’autres grandes tragédies humaines. Un parcours qui s’effectue comme un devoir de mémoire, avec des documents rarement montrés au grand public.

Nous sommes à la fin du mois d’avril 1915 dans l’Empire ottoman. La Première Guerre mondiale a débuté il y a un an déjà. Comme pour tous les génocides qui vont suivre au cours du XXe siècle, le conflit constitue une condition “idéale” pour mener une politique d’extermination. À cette époque, le pays est dirigé par le Comité Union et Progrès. Son idéologie et même sa mission dès son accès au pouvoir se radicalisent férocement : il faut régénérer la “race turque” par tous les moyens. Les Arméniens constituent alors une communauté chrétienne importante dans l’Empire, tout comme les Grecs, qui subiront eux aussi des exactions.

L’exposition commence avec les premiers massacres, dès 1894 d’après les archives. Elle va ensuite démontrer que le génocide s’est opéré en plusieurs phases. En octobre 1914, l’Empire ottoman décide de prendre part à la guerre auprès de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie. Les Arméniens âgés de 20 à 40 ans sont alors appelés à combattre avec l’armée turque. Puis très vite, dès février 1915, des dizaines de milliers de conscrits servant dans la IIIe Armée sont désarmés, on les accuse d’être des traîtres à la nation. On va les employer dans des bataillons de travail jusqu’à épuisement, ou ils seront exécutés.

L’une des pièces maîtresses de l’exposition est un témoignage émouvant de cet épisode qui marqua le début des massacres de ces appelés. Il s’agit de l’Étoile de Gallipoli donnée au capitaine d’origine arménienne Torossian. La récompense la plus prestigieuse à l’époque, que ce dernier reçut des mains d’Enver Pacha (ministre de la Guerre) pour avoir réussi à couler une flotte franco-anglaise, contribuant ainsi à stopper une offensive navale dans le détroit des Dardanelles. Loin de la traîtrise, donc, le capitaine fut célébré en héros de la nation, ce qui n’a pas empêché la famille Torossian de se faire massacrer.

Direction le désert

Autre document poignant à lire, une lettre manuscrite du pape Benoît XV datée du 10 septembre 1915 et demandant au sultan Mehmed V l’arrêt des massacres ignobles dont sont victimes les Arméniens, preuve indéniable que dès les premiers mois de rafles, l’Europe était au courant. Un tableau montre l’ampleur des déportations ; les plus importantes ont eu lieu en seulement quatre mois, de mai à août 1915. Ce sont au total plus d’un million de personnes qui seront déportées dans des trains ressemblant à des convois à bestiaux, direction le désert syrien, « la solution finale ».

Beaucoup de clichés en noir et blanc montrant ces fantômes ont été prises par des officiers allemands qui ont été témoins de ces scènes, malgré les interdictions formelles de prendre des photos. Ce sont principalement des femmes et des enfants qu’on va interner dans des camps de concentration en Syrie, à l’abri des regards du monde.

À la fin de 1916, le gouvernement turc estime que la “question” arménienne est réglée. Les rescapés recensés à la fin de la guerre sont en majorité les milliers d’enfants et de jeunes filles enlevés par des tribus bédouines et récupérés après l’armistice de 1918.
Dès la fin de 1917, les forces britanniques découvrent également dans un état indescriptible plus de 100 000 déportés lors de leur conquête de la Palestine et de la Syrie. Des orphelinats et des refuges pour femmes sont créés au Proche-Orient et en Grèce pour les accueillir. Ce sont tous ces rescapés qui formeront plus tard ce qu’on appellera la diaspora arménienne, disséminée un peu partout dans le monde, car ces derniers devenus apatrides ont dû trouver des pays d’accueil, comme la France.

Aujourd’hui, le premier génocide du XXe siècle, qui a fait 1,5 millions de victimes, reste impuni, et la Turquie refuse toujours de reconnaître les crimes commis par le régime des Jeune-Turcs. Note positive néanmoins, cette année du centenaire a été marquée par bon nombre de reconnaissances symboliques fortes, comme celles de l’Allemagne et de l’Autriche la semaine dernière.

Adana, avril 1909, quartier arménien incendié pendant les massacres. (c) Société de Géographie, Paris