Bernard Rancillac, un artiste engagé à travers l’art et l’histoire

Le Musée de la Poste présente actuellement à l’Espace Niemeyer, dans le 19e arrondissement, une vaste rétrospective consacrée au travail de l’artiste français Bernard Rancillac.

Dans ses peintures, Rancillac s’inspire du langage de la bande dessinée, des affiches, de la photographie. Les couleurs sont franches et les propos, engagés. Profondément concerné par son époque, Rancillac voit dans l’art un outil de transformation sociale et produit, depuis le début des années 1950, un œuvre subversif, affichant les dérives du monde. S’inspirant sans cesse de l’actualité, il aborde les grands événements socio-politiques de la seconde moitié du 20e siècle : dictatures d’Amérique latine, massacres au Cambodge, coups d’État en Afrique… Lorsqu’il fait état du conflit nord-irlandais, rue, façades et corps en action se teintent d’un rouge agressif, d’une grande violence visuelle (« Belfast », 1977). Dans d’autres toiles très colorées, inspirées de comics américains, la barbarie semble au contraire ludique, presque légère. C’est ainsi que le fameux dictateur militaire chilien Pinochet se trouve ridiculisé, affublé du visage de Donald, et entouré de compagnons tels que Popeye et Mickey (« Bloody Comics », 1977).

(Section rythmique de Miles Davis, 1974, acrylique sur toile, 162 X 162 cm © Photo A. Vaquero – Urruty)

En 1978, l’artiste consacre un impressionnant ensemble de 13 panneaux à la mémoire d’Ulrike Meinhof. Combattante au sein de la Bande à Baader (à l’origine de nombreux attentats en Allemagne dans les années 1960 et 1970), elle est emprisonnée puis retrouvée pendue dans sa cellule en 1976. La composition de cette série alterne représentations du couloir de la prison et vues de voitures de course filant à 300 km/h. Le contraste entre l’enfermement carcéral et la sensation de liberté procurée par la vitesse frappe gravement, durablement l’esprit.


(Bloody Comics, 1977, acrylique sur toile, 195 x 300 cm © Photo musée des Beaux-Arts de Dole. cl. Jean-Loup Mathieu) 

Quand il traite du mouvement américain des droits civiques, le travail de Rancillac est l’occasion de découvrir le saisissant poème « Strange fruit » d’Abel Meeropol, particulièrement poignant. Au Sud des États-Unis dans les années 1930, les corps lynchés des Noirs pendaient souvent aux arbres, tels des « fruits étranges »… Ce poème, devenu chanson, sera interprété par Billie Holiday, puis Nina Simone, Diana Ross… Rancillac livre d’ailleurs une impressionnante représentation de cette dernière (« Diana Ross », 1974), au visage scintillant de lumières colorées. Dans une explosion de couleurs sur fond noir, il exécute la même année un extraordinaire portrait de Janis Joplin. Très stylisé, le visage de la chanteuse, entouré s’une véritable crinière de cheveux rouges et verts, se teinte du bleu des projecteurs. Ses yeux sont fermés, dans une attitude d’abandon total, la musicienne étant toute entière donnée à son art et à son public.

Cette riche rétrospective, très variée, fait l’effet d’un survol de la seconde moitié du 20e siècle et des principaux conflits qu’elle a connus. Le livret de visite qui l’accompagne rappelle les tenants de ces différents événements et donne ainsi des clés de lecture supplémentaires. En définitive, l’œuvre de Rancillac apparaît aujourd’hui comme une singulière leçon d’art et d’histoire.

 

Jusqu’au 7 juin, Rancillac, Rétrospective / Musée de la Poste à l’Espace Niemeyer, 2 place du Colonel Fabien, 19è. M° Colonel Fabien. Du lundi au vendredi de 11h à 18h30, et le weekend de 13h à 18h. Entrée libre.

Catalogue 158 pages, 25 € en vente sur place et à la boutique du Musée de La Poste.

 

(Belfast, 1977, acrylique sur toile, 146 x 114 cm © Photo B. R.)