Blanche Gardin, la reine de l’humour noir

Désormais connue pour balancer des vérités sans complexe dans son one woman show Je parle toute seule, l’humoriste est aussi actrice et co-scénariste de la comédie post-apocalyptique Problemos. L’occasion d’une rencontre avec celle qui aime franchir la ligne, Blanche.

Qui es-tu, Blanche Gardin ?

Blanche Gardin : Ouh la la, mais sait-on un jour qui on est ? Non, je ne crois pas (rires).

 

Dans le film, tu joues Gaya, une hippie installée dans une ZAD (zone à défendre) qui a appelé son enfant “l’enfant” pour ne pas lui donner d’étiquette. Tu es d’accord avec ce principe ?

Tout ce que dit Gaya n’est ni faux ni vrai, c’est son monde à elle. Mais ça détermine vachement, un prénom. Moi je sais que j’ai un prénom un peu “strange”, et à bien des égards, ça imprime quelque chose à ton tempérament. Donc ce n’est pas faux ce qu’elle dit, mais de là à l’appliquer…

 

C’est quoi le “modèle dominant” contre lequel ces activistes luttent ?

C’est le modèle dans lequel on est depuis plusieurs décennies, libéral, qui prône des valeurs individualistes et qui met l’économie au-dessus de la vision politique. Globalement, on va dire que je suis contre. Ça ne nous a pas apporté le bonheur tout ça. Preuve en est les moments qu’on vit actuellement.

 

Quel genre d’écolo es-tu ?

Une écolo assez minimale. Je trie mes déchets, j’essaie de ne pas laisser la lumière allumée quand je sors d’une pièce (rires). Voilà je m’efforce d’acheter des produits où est marqué sur le paquet “évite de salir la planète”.

 

Es-tu électrosensible comme les militants du film qui laissent leur portable à l’extérieur du camp ?

Pas du tout, mais moralement oui. Je n’ai plus de smartphone, je vis quand même à rebours de toutes ces nouvelles inventions. Ça m’arrive assez souvent de me demander si internet est une invention du diable ou si c’est un bien. Alors évidemment, c’est génial d’avoir accès à tout ce qu’on veut. Mais bon, en termes de – pour reprendre cette expression dégueulasse qu’on a tous à la bouche – “vivre ensemble”, ça n’a pas eu non plus que des effets bénéfiques. Même dans la façon de s’exprimer. Il y a quelque chose qui est devenu assez dur dans la façon de débattre, où finalement les gens sont très, très, pressés de donner des leçons assez catégoriques sur les choses, tout en vivant ça derrière un écran. Il y a quand même une forme de déshumanisation.

 

Dans ton spectacle, tu racontes que dans un aéroport, tu as cliqué sur un smiley pour dire si tu étais satisfaite de la qualité des toilettes, avant de réfléchir et de te dire que les aéroports sont les endroits les plus nantis au monde, et que tu étais en train de juger une pauvre femme de ménage.

Typiquement voilà, c’est le genre de truc dont on ne se rend plus compte parce que c’est déshumanisé. On obéit de plus en plus à des machines, en ayant des comportements efficaces, car c’est ce qu’on nous demande. L’humanité qu’on porte en nous n’est plus tellement une valeur ajoutée. Je repensais à cette expression, “l’erreur est humaine”, qu’on ne dit plus trop aujourd’hui et je trouvais ça hyper triste. Aujourd’hui, ce n’est plus une circonstance atténuante de dire ça, c’est un élément à charge. L’humain est en train de devenir une pauvre chose.

 

Que peut-on voir dans ton spectacle ?

On peut voir Blanche Gardin se lamenter sur son sort et celui des autres. On peut voir un peu de désespoir, oui c’est vrai, parce que je ne sais pas faire autrement. Parce que je veux partager des choses avec les gens, et que je n’ai pas envie de mentir. Mon état n’est pas un état “youpi la vie !” (rires). Donc c’est une part un peu sombre de l’humanité, mais il faut en rire et partager.

 

Tu parles souvent toute seule ?

Oui. Notamment quand j’écris. Une fois, je me suis mise à parler toute seule. Je me suis dit que ce n’était pas grave, du moment qu’on ne fait pas chier les voisins. Et à un moment, en buttant sur un mot, je me suis surprise à le redire correctement. C’est très bizarre. Qui doit être vraiment sûr d’avoir bien compris le mot que tu voulais dire ? Il est dans ta tête ce mot.

 

Est-ce que tu es comme ça dans la vie ?

C’est une petite exagération. Moi j’ai une vraie sorte de bipolarité, pas du tout pathologique, hein ! J’ai un côté moine cistercien du moyen-âge. Je peux m’enfermer chez moi pendant des semaines, travailler, lire, ne pas boire d’alcool. Et tout d’un coup sortir, arriver à une soirée, dire je reste une heure, et au bout de deux je suis en train de faire le grand écart. J’ai l’impression que ce que je suis sur scène est un mélange entre ces deux moi : entre le moine et le carnaval.

 

Tu as aussi un goût pour la provoc ?

Ce n’est pas vraiment de la provoc. Un goût pour le sans-filtre, parce que ce qui m’intéresse c’est aussi de décortiquer la vie sociale, et la vie sociale c’est beaucoup de conventions. Donc j’aime montrer que ça peut voler en éclats aussi.

 

Comment vis-tu ce succès grandissant ?

Ça fait super plaisir. Les gens qui vont sur scène, on sait pourquoi ils le font. Ils ont en général une petite lacune au niveau de la reconnaissance, ou de l’amour, ou de l’estime d’eux-mêmes. Donc du coup on est très, très, content quand ça marche. Ça vient remplir un endroit qui est vide. Même si ça ne suffit pas, ce n’est pas thérapeutique du tout. Mais ça fait vachement plaisir d’avoir un écho chez les gens.

 

Qu’est-ce qu’on te dit quand on te reconnaît dans la rue ?

Soit on me dit qu’on aime bien ce que je fais, soit on me demande de sortir une blague, soit on me lance : « T’es marrante » ou « Tu es plus belle qu’à la télé ». Je ne sais pas si c’est un compliment.

 

Et qu’est-ce que tu réponds quand on te demande de faire une blague ?

Je dis : « Non je suis en vacances, désolée ».

 

Enfant, est-ce que tu rêvais de tout ça ?

J’ai toujours eu une espèce de sentiment un peu égocentrique. J’avais toujours l’impression qu’il y avait des caméras dans ma chambre ou partout où j’allais, et que les autres gens c’était des figurants du grand film dont j’étais le personnage principal. Donc je pense que j’avais tendance à avoir envie que les projecteurs soient sur moi, même si je n’ai rien fait pour cela au niveau des études.

 

Pour terminer, si tu étais une survivante avec un nouveau monde à créer, tu commencerais par quoi ?

C’est une bonne question. Par cultiver mon jardin… dans tous les sens du terme.

 

Problemos, d’Eric Judor, avec Eric Judor, Blanche Gardin et Monsieur Fraize. Comédie. Sortie le 10 mai. 

Je parle toute seule, jusqu’au 24 juin à L’Européen, 5 rue Biot, 17e, M° Place de Clichy.