Carambolages : art multiple

Thématique ? Chronologique ? Monographique ? Rien de tout ça ! Avec Carambolages, le Grand Palais fait voler en éclats les conventions habituelles liées aux expositions. Attention au choc !

C’est avec un esprit neuf, voire une âme d’enfant, qu’il faut s’engager dans cette exposition. Les règles du jeu sont affichées dès l’entrée, ici « le choix des œuvres ne suit pas les logiques et les catégories de l’histoire de l’art. La présentation des œuvres s’ordonne dans une séquence continue où chaque création dépend de la précédente et annonce la suivante. » Il faut alors laisser au placard ses références, son désir de contextualisation, sa curiosité historique, pour se laisser porter par un accrochage qui n’a d’autre but que de solliciter le regard et l’imagination pour une découverte ludique et sensible.

De haut en bas :

Épée, îles Kiribati (anciennes îles Gilbert), Micronésie, OcéanieParis, musée du quai Branly. Photo © musée du quai Branly, Dist. RMN-Grand Palais / image musée du Quai Branly.

Bertrand Lavier. Black & Decker. collection Giuliana et Tommaso Setari. © Photo André Morin, Collection Giuliana et Tommaso Setari © Adagp, Paris 2016

Jacques-Fabien Gautier d’Agoty. Femme vue de dos, disséquée de la nuque au sacrum, dite « l’Ange anatomique » in Essai d’anatomie en tableaux imprimés qui

représentent au naturel tous les muscles de la face, du col, de la tête, de la langue et du larynx, Paris, Gautier, 1745. Paris, Muséum national d’Histoire naturelle, bibliothèque centrale. Photo © BnF, Dist. RMN-Grand Palais / image BnF

C’est une invitation qui nous est faite à fouiller du regard les œuvres pour trouver le marabout qui va avec le bout de ficelle qui se trouve dans l’œuvre attenante. Un exemple de “séquences” parmi tant d’autres, puisque l’exposition est basée exclusivement sur ce principe : on trouve côte à côte un autoportrait de Nicola Van Houbraken, vers 1720, où par trompe l’oeil il apparaît à travers la toile déchirée, à côté d’un tableau de Lucio Fontana (1958) savamment éventré, lui-même attenant à un bouclier kenyan, du XIXe-début XXe siècle, ouvert en son centre, posant à côté d’une cuirasse d’officier de cuirassiers, trouée par un boulet à la bataille de Wagram en 1809…

C’est ainsi que Jean-Hubert Martin, commissaire d’exposition aguerri, a pris un malin plaisir à rassembler plus de cent quatre-vingts œuvres, toutes époques et cultures confondues, pour les agencer selon une logique associative. Choisies pour leur fort impact visuel, elles correspondent aussi à des interrogations ou à des choix contemporains, sans tenir compte du contexte d’origine. Si l’intention est noble, et exige un certain courage, il n’est jamais facile de sortir des sentiers battus, le résultat laisse parfois bien sûr perplexe.

Si on adhère au concept de décloisonner l’approche traditionnelle de l’art, de dépasser les frontières des genres, des époques ou des cultures pour parler à l’imaginaire de chacun, à trop vouloir trouver le fil qui relie une œuvre à une autre, on en oublie parfois de regarder celles-ci dans leur globalité et de profiter de l’impact et du seul plaisir qu’elles peuvent avoir sur nous. Le parcours très guidé, par une succession de cloisons parallèles pour permettre de suivre ces séquences agencées comme dans un film, ne laisse pas non plus le regardeur déambuler à sa guise ce qui peut être contraignant. Il n’en reste pas moins un véritable plaisir de découverte d’œuvres étonnantes ou plus “classiques” de Boucher, Giacometti, Rembrandt, Dürer, Man Ray ou encore Annette Messager.

Pour parfaire cette visite atypique, il ne faut pas compter sur les cartels (relégués sur des écrans en bout de rangées) et les audioguides inexistants qui ruineraient le concept par trop d’explications, mais plutôt sur le catalogue, très bien réalisé, qui permet de se replonger avec délectation dans les œuvres présentées et d’y trouver toutes les notices nécessaires pour ceux qui en ressentent le besoin. On peut aussi se rendre sur le site internet de l’exposition qui propose un jeu, en proposant trois œuvres dont il faut compléter la série en en choisissant une parmi une sélection. On peut ainsi créer ses propres suites, selon son imagination, et continuer l’expérience, car c’est bien de cela qu’il s’agit avec Carambolages : tester, expérimenter son rapport à l’Art pour en apprécier toutes les surprises.