Chantal Akerman, « Now »

C’est une apparition singulière qui s’est discrètement installée rue du Temple, celle de la figure de Chantal Akerman. Pour quelques jours encore, la Galerie Marian Goodman consacre une exposition à cette artiste née en 1950 à Bruxelles et disparue en 2015. Principalement connue dans le milieu du cinéma expérimental, elle est la réalisatrice, entre autres films, de Je Tu Il Elle (1974), Jeanne Dielman (1975) ou encore La Captive (1999).

C’est une apparition singulière qui s’est discrètement installée rue du Temple, celle de la figure de Chantal Akerman. Pour quelques jours encore, la Galerie Marian Goodman consacre une exposition à cette artiste née en 1950 à Bruxelles et disparue en 2015. Principalement connue dans le milieu du cinéma expérimental, elle est la réalisatrice, entre autres films, de Je Tu Il Elle (1974), Jeanne Dielman (1975) ou encore La Captive (1999).

Les deux installations vidéo présentées ici s’avèrent très différentes l’une de l’autre. In the Mirror (1971 – 2007) reprend une scène d’un court-métrage tourné en 1971 (L’enfant aimé ou je joue à être une femme mariée) : quasi-nue devant un miroir, une jeune femme se détaille avec minutie et commente à voix haute, avec une étrange et crue neutralité, chaque partie de son corps. « Je suis pâle. J’ai les oreilles un peu décollées. […] J’ai une épaule plus basse que l’autre. » Si la comédienne tourne le dos au visiteur, son reflet dans le miroir lui fait face. Et cette diffraction de l’image, alliée à la dure frontalité du dispositif, met le spectateur dans une posture inconfortable, au cœur d’une intimité qui n’est pas la sienne et qui pourtant lui parle de lui et de sa façon d’habiter son propre corps.

Suit l’installation NOW, conçue pour la Biennale de Venise de 2015, qui connaît ici sa première exposition française. Dans le sous-sol de la galerie plongé dans l’obscurité, sur cinq écrans suspendus défilent des paysages désertiques filmés le long de routes accidentées. L’environnement sonore, mélange assourdissant de bruits de moteur, de route, d’explosions, de tirs et de vent, donne l’illusion cauchemardesque d’une zone de guerre. Allié à la vitesse violente des travellings projetés, il fait naître un vertigineux malaise. D’autant que c’est d’abord frontalement et d’un seul bloc, au plus fort de sa brutalité, que l’œuvre se donne à voir. Passé ce premier rapport choc, vient le temps plus libre de la déambulation entre les différents écrans. Par sa marche lente et immersive, le spectateur apprivoise peu à peu l’œuvre et, avalé dans son ivresse panique, fait corps avec elle. Il fait siens cette brûlure vive, ce rythme fou, rythme de vie appelant la mort. Il éprouve alors profondément, comme le voulait l’artiste, « la peur, la guerre, la fuite, la catastrophe imminente […], le chaos. »

Dans un livre de 2013 (Ma mère rit), Chantal Akerman doutait, avec une troublante sincérité, avoir fait « plus que de la buée mais quelque chose comme une œuvre ». Au cinéma et à l’art au sens large, elle aura pourtant donné incroyablement plus : quelque chose comme une œuvre, une œuvre immense, à la fois intime et universelle. En attendant, avec une émotion impatiente, sa grande rétrospective à la Cinémathèque française en 2018, la discrète exposition de la Galerie Marian Goodman aura donné à voir (et à vivre) un peu de cette artiste, qui manque.

http://www.mariangoodman.com/