Confiné, Martin Argyroglo photographie son quartier depuis sa tour

D’ordinaire, il photographie les bâtiments de starchitectes tels que Jean Nouvel ou Rem Koolhaas, et est bien connu des musées dont il immortalise avec brio les expositions. Comme nous tous, Martin Argyroglo est confiné chez lui. Dans une tour, tout en haut du XIXème arrondissement. Jour après jour, il saisit scènes de rue et de balcons, observe d’un œil bienveillant et attentif la vie ralentie de son quartier. Interview. 

 

© Martin Argyroglo. Fenêtres sur tour – Tentatives d’épuisement d’une vue parisienne.  Photographe confiné, je photographie au jour le jour depuis une tour de la place des Fêtes à Paris, XIXème arrondissement.

 

Martin, où êtes-vous confiné ? Comment vivez-vous cette période ?

Je suis confiné chez moi dans une tour de la place des Fêtes, dans le 19ème arrondissement de Paris. Mon confinement se passe plutôt bien, je suis en famille avec mon fils de 3 ans et demi et ma compagne. Notre quotidien ressemble un peu à un quotidien de vacances : je suis photographe indépendant et toutes mes missions de photos ont été annulées, je n’ai donc pas de travail.

Qu’y a-t-il à la source de cette série de photos ? Quelle idée, quelle envie, quel besoin ?

Il y a au tout départ l’envie de continuer à photographier, malgré le fait d’être confiné chez soi. Continuer à faire des photos, c’est comme faire des gammes pour un musicien, il faut entretenir le geste photographique.

© Martin Argyroglo. Fenêtres sur tour – Tentatives d’épuisement d’une vue parisienne. Photographe confiné, je photographie au jour le jour depuis une tour de la place des Fêtes à Paris, XIXème arrondissement.

 

Puis l’idée m’est venue justement alors que je m’ennuyais en train de regarder par la fenêtre – j’avais remarqué un contrôle de police qui était en train de mal tourner, une femme se faisait arrêter et menoter. Comme je ne voyais pas bien, j’ai voulu comprendre via un téléobjectif ce qui se passait. Puis, au fur et à mesure, j’ai continué à faire des photos, de manière assez intuitive. À différents moments de la journée, je note ce que je vois, principalement des gens, des faits visuels, tout ce qui peut se passer en fait, dans une situation où il ne se passe rien.

Mais c’est un projet spécifique au temps du confinement, car je ne fais jamais ça d’habitude, photographier des gens par la fenêtre – et je ne pense pas que cela aurait un intérêt sans cette situation inédite. Là, c’est le temps passé à regarder qui est important, et témoigner de ce quotidien inédit de confinement.

© Martin Argyroglo. Fenêtres sur tour – Tentatives d’épuisement d’une vue parisienne.Photographe confiné, je photographie au jour le jour depuis une tour de la place des Fêtes à Paris, XIXème arrondissement.

Avez-vous changé de regard sur votre environnement, sur vos voisins ? Et sur votre pratique de photographe d’architecture ?

Oui bien sûr, la ville que j’aperçois est singulièrement calme, inquiétante. J’essaye de ne pas rentrer dans l’intimité des gens pour ne pas être assimilé à du voyeurisme, donc je fais en sorte qu’ils ne soient pas identifiables. Mais je reste curieux même s’il faut rester chez soi ! Car les rares mouvements de vie se déroulent aux fenêtres, terrasses ou balcons. La vie de la rue, elle, est atone.

© Martin Argyroglo. Fenêtres sur tour – Tentatives d’épuisement d’une vue parisienne.Photographe confiné, je photographie au jour le jour depuis une tour de la place des Fêtes à Paris, XIXème arrondissement.

 

C’est très contraignant pour un photographe d’être confiné, car on a l’habitude de travailler en mouvement, de tourner autour du sujet. Comme ce n’est pas possible, j’utilise un téléobjectif avec lequel je travaille comme avec un scalpel afin de faire des prélèvements, des échantillons de mon paysage familier. Ce qui diffère grandement de ma pratique habituelle, où je suis habitué à travailler avec des objectifs grand angle qui englobent et résument une réalité, alors que là je découpe et fragmente. C’est un travail sur la ville et son architecture, mais je souhaite aussi dessiner l’ambiance de mon quartier, et son nouveau visage étrange à l’heure du confinement.

Ici la bonne photo n’est pas le plus important, mais plutôt l’aspect compilatoire, à l’instar de Georges Perec, avec des listes de faits visuels, qu’ils soient insignifiants ou très notables. Ou alors de noter des variations de lumières, de noter le temps qui passe quand il ne se passe rien.

Je n’ai pas fini le projet car il se terminera avec le confinement, mais j’espère qu’à ce moment là le montage de toutes ces vues entre elles dessinera un portrait en creux du confinement. Le virus est par essence invisible, mais son empreinte sur le paysage est décelable : plus de voitures qui roulent, plus personne dans les rues…

© Martin Argyroglo. Fenêtres sur tour – Tentatives d’épuisement d’une vue parisienne.Photographe confiné, je photographie au jour le jour depuis une tour de la place des Fêtes à Paris, XIXème arrondissement.

Vous partagez ces photos sur les réseaux sociaux. Pourquoi ? Quels sont les retours que vous recevez ?

Effectivement, j’ai commencé à les partager au jour le jour sur Instagram, car ce format s’assimile pour moi à un carnet de notes visuelles, comme un carnet de recherche. Et lorsqu’on reste isolé chez soi, les réseaux sociaux prennent toute leur importance pour partager des choses malgré tout.

Une anecdote à nous raconter ?

Oui, certaines personnes qui se sont identifiées ont accueilli très favorablement le projet et m’ont encouragé à continuer !

Martin Argyroglo est sur Instagram.