CONVERSATION AVEC ADÈLE HAENEL

Explosive dans Les Combattants, Adèle Haenel peut aussi être une discrète entêtée dans Une fille inconnue. Le nouveau film des frères Dardenne, dans lequel elle recherche l’identité d’une pauvre femme décédée. Un rôle à la hauteur de sa ténacité.

Qu’est-ce qui vous a séduit dans ce personnage de doctoresse qui culpabilise de ne pas avoir pu sauver une jeune femme retrouvée morte ?

Adèle Haenel : Son côté entêté. C’est quelqu’un qui ne détourne pas les yeux. Ça, ça me plait. C’est l’enjeu du film. On cautionne tous un système où les gens disparaissent et où ce n’est pas de notre faute. Mais à un moment, c’est le minimum humain de se réveiller et de se dire : « Ce n’est pas de ma faute, mais potentiellement oui ». Et ce moment-là, ça m’intéressait, l’endroit du réveil.

 

Comment vous êtes-vous préparée à devenir docteur ?

J’ai eu une formation médicale de base, pour savoir comment était fait un corps humain, comprendre l’utilisation de tous les objets médicaux, la façon dont on touche quelqu’un. Les gens quand ils viennent dans un cabinet médical vous confient leur corps, quelque chose de l’ordre de l’enfance. Il faut faire attention à ça, à cette relation asymétrique qu’il y a entre un patient et le médecin qui lui ne confie rien. Après, les trucs techniques, on peut en parler des plombes. Oui, j’ai appris à me servir d’une seringue, mais ça c’est le minimum de travail. Ce que je trouve le plus intéressant, c’est de comprendre ce qui se joue dans un cabinet médical.

 

Est-ce qu’on a du mal à quitter un rôle comme ça en rentrant chez soi ?

Moi, je n’ai jamais vraiment très bien compris ce concept de « quitter les rôles » ou « entrer dedans ». J’ai l’impression que c’est juste une nouvelle constellation de soi-même. C’est contagieux, c’est un peu poreux, parce que quand on est dans un état d’esprit, ça contamine un peu autour. Mais je suis juste moi d’une façon un peu différente, parce que je suis préoccupée par ce rôle-là.

 

Quelle a été la chose la plus difficile à faire dans ce film ? Se prendre une baffe par Olivier Gourmet ?

Un peu. Parce que moi, je pense que c’est pour cela qu’ils m’ont prise. De base, je suis un peu en colère, même si là je l’exprime de façon différente. Donc me prendre une baffe, c’est toujours un peu compliqué, j’ai des petites envies de réplique.

 

Pourquoi êtes-vous en colère ?

Parce qu’il y a plein de choses qui me mettent en colère, parce que la société est totalement inégale, parce qu’elle broie des vies entières sur le principe que ces vies-là n’ont pas la bonne couleur, le bon sexe, ou ne sont pas nées au bon endroit. Que pour coulisser dans nos vies tranquilles, plein de gens sont mis sur le côté. Moi personnellement, ça me met en colère et je trouve que ne pas l’être, c’est un problème. Ça veut dire qu’on est inconscient et pas ouvert à l’autre.

On s’attribue les mérites de notre propre réussite, alors qu’elle est, la plupart du temps, fortement cadrée par un système relationnel, économique et social. Il y a des gens qui ne coulissent pas là-dedans et qui prennent leur échec sur leurs épaules, et qui en plus de subir la violence du système, subissent une violence intérieure d’autocritique énorme et de dévaluation à leurs propres yeux. Donc voilà, ça me soûle en fait.

 

Le film était en compétition officielle à Cannes. Comment avez-vous appréhendé le festival ?

Moi, je trouve que Cannes c’est ambivalent. C’est une très bonne chose pour l’exposition d’un film. Après, c’est une espèce de métier à côté du métier. Jouer c’est quand même la chose qui me rend heureuse, parler des films aussi, mais être dans l’arène, c’est un autre rôle à jouer. Mais maintenant j’arrive plus à voir que c’est un jeu.

 

Qu’est-ce que vos César, de la meilleure actrice dans un second rôle pour Suzanne, et de la meilleure actrice pour Les Combattants, ont changé dans votre vie ?

Ça a changé que je suis identifiée pour une partie des gens. Ça a changé qu’il y a quand même plus d’offres. Je trouve ça bien, mais en même temps, je n’ai pas envie de changer les films que je fais en fonction de ça. Même quand je faisais des films qui faisaient 3000 entrées, c’est-à-dire rien, c’était des films que j’avais envie de voir. Et dernièrement je vois des films qui arrivent comme Victoria, Le diamant noir, Divines, ou La tortue rouge, et je me dis que le cinéma d’auteur français et européen est quand même très vivant, et c’est agréable. J’ai surtout envie de faire partie de ce mouvement-là, un mouvement vivant et divers, et bordélique, et multiple. Les César me permettent de continuer à exister dans un monde où c’est quand même les chaises musicales. Moi, je vois ça comme une espèce de conduite sur neige avec des braquages et des contre-braquages. Le truc, il dérape à un moment, et on se demande jusqu’où on va.

 

Vous n’êtes pas attirée par les grosses productions ?

Non. Non, non. Moi j’ai été chiante au moment où c’était dur pour moi, je ne vais pas commencer à devenir moins chiante.

 

De quoi rêvez-vous maintenant ?

Il y a une autre utopie que celle avec laquelle on nous rabâche les oreilles, avec l’espèce de succès du self made man. Il y a une autre utopie possible, peut-être à une échelle plus petite, avec des gens plus différents et moins formatés dans leur propre existence. C’est une espèce de rêve politique de changement.

 

Que reste-t-il de vos 20 ans ?

Je sais pas. Je n’en suis pas non plus hyper loin. Bon, je commence à m’en éloigner tranquillement. C’était un moment un peu de grande incertitude et de joie d’être là, complètement à la marge, en train de préparer des plans comme une forme de complot. Les films qu’il faut faire, les trucs qu’il faut voir, des concepts, pas un plan de carrière, mais plutôt un truc de pirate.

 

Vous vous voyez commment à 80 ans ?

J’aimerais bien garder mes dents et mes cheveux si c’était possible. J’aimerais bien garder aussi toutes les articulations de mon corps. Sinon on verra si je suis encore en vie. J’aimerais bien jouer, mais peut-être qu’au bout d’un moment j’en aurai marre si je me prends trop au sérieux. C’est ça le pire truc, en fait. C’est bien qu’il y ait des gens qui se foutent de notre gueule. C’est toujours vexant sur le moment, mais c’est bien.

 

Un mot de conclusion ?

Non, je crois que j’ai assez parlé là déjà, non ?

Qu’est-ce qui vous a séduit dans ce personnage de doctoresse qui culpabilise de ne pas avoir pu sauver une jeune femme retrouvée morte ?

Adèle Haenel : Son côté entêté. C’est quelqu’un qui ne détourne pas les yeux. Ça, ça me plait. C’est l’enjeu du film. On cautionne tous un système où les gens disparaissent et où ce n’est pas de notre faute. Mais à un moment, c’est le minimum humain de se réveiller et de se dire : « Ce n’est pas de ma faute, mais potentiellement oui ». Et ce moment-là, ça m’intéressait, l’endroit du réveil.

 

Comment vous êtes-vous préparée à devenir docteur ?

J’ai eu une formation médicale de base, pour savoir comment était fait un corps humain, comprendre l’utilisation de tous les objets médicaux, la façon dont on touche quelqu’un. Les gens quand ils viennent dans un cabinet médical vous confient leur corps, quelque chose de l’ordre de l’enfance. Il faut faire attention à ça, à cette relation asymétrique qu’il y a entre un patient et le médecin qui lui ne confie rien. Après, les trucs techniques, on peut en parler des plombes. Oui, j’ai appris à me servir d’une seringue, mais ça c’est le minimum de travail. Ce que je trouve le plus intéressant, c’est de comprendre ce qui se joue dans un cabinet médical.

 

Est-ce qu’on a du mal à quitter un rôle comme ça en rentrant chez soi ?

Moi, je n’ai jamais vraiment très bien compris ce concept de « quitter les rôles » ou « entrer dedans ». J’ai l’impression que c’est juste une nouvelle constellation de soi-même. C’est contagieux, c’est un peu poreux, parce que quand on est dans un état d’esprit, ça contamine un peu autour. Mais je suis juste moi d’une façon un peu différente, parce que je suis préoccupée par ce rôle-là.

 

Quelle a été la chose la plus difficile à faire dans ce film ? Se prendre une baffe par Olivier Gourmet ?

Un peu. Parce que moi, je pense que c’est pour cela qu’ils m’ont prise. De base, je suis un peu en colère, même si là je l’exprime de façon différente. Donc me prendre une baffe, c’est toujours un peu compliqué, j’ai des petites envies de réplique.

 

Pourquoi êtes-vous en colère ?

Parce qu’il y a plein de choses qui me mettent en colère, parce que la société est totalement inégale, parce qu’elle broie des vies entières sur le principe que ces vies-là n’ont pas la bonne couleur, le bon sexe, ou ne sont pas nées au bon endroit. Que pour coulisser dans nos vies tranquilles, plein de gens sont mis sur le côté. Moi personnellement, ça me met en colère et je trouve que ne pas l’être, c’est un problème. Ça veut dire qu’on est inconscient et pas ouvert à l’autre.

On s’attribue les mérites de notre propre réussite, alors qu’elle est, la plupart du temps, fortement cadrée par un système relationnel, économique et social. Il y a des gens qui ne coulissent pas là-dedans et qui prennent leur échec sur leurs épaules, et qui en plus de subir la violence du système, subissent une violence intérieure d’autocritique énorme et de dévaluation à leurs propres yeux. Donc voilà, ça me soûle en fait.

 

Le film était en compétition officielle à Cannes. Comment avez-vous appréhendé le festival ?

Moi, je trouve que Cannes c’est ambivalent. C’est une très bonne chose pour l’exposition d’un film. Après, c’est une espèce de métier à côté du métier. Jouer c’est quand même la chose qui me rend heureuse, parler des films aussi, mais être dans l’arène, c’est un autre rôle à jouer. Mais maintenant j’arrive plus à voir que c’est un jeu.

 

Qu’est-ce que vos César, de la meilleure actrice dans un second rôle pour Suzanne, et de la meilleure actrice pour Les Combattants, ont changé dans votre vie ?

Ça a changé que je suis identifiée pour une partie des gens. Ça a changé qu’il y a quand même plus d’offres. Je trouve ça bien, mais en même temps, je n’ai pas envie de changer les films que je fais en fonction de ça. Même quand je faisais des films qui faisaient 3000 entrées, c’est-à-dire rien, c’était des films que j’avais envie de voir. Et dernièrement je vois des films qui arrivent comme Victoria, Le diamant noir, Divines, ou La tortue rouge, et je me dis que le cinéma d’auteur français et européen est quand même très vivant, et c’est agréable. J’ai surtout envie de faire partie de ce mouvement-là, un mouvement vivant et divers, et bordélique, et multiple. Les César me permettent de continuer à exister dans un monde où c’est quand même les chaises musicales. Moi, je vois ça comme une espèce de conduite sur neige avec des braquages et des contre-braquages. Le truc, il dérape à un moment, et on se demande jusqu’où on va.

 

Vous n’êtes pas attirée par les grosses productions ?

Non. Non, non. Moi j’ai été chiante au moment où c’était dur pour moi, je ne vais pas commencer à devenir moins chiante.

 

De quoi rêvez-vous maintenant ?

Il y a une autre utopie que celle avec laquelle on nous rabâche les oreilles, avec l’espèce de succès du self made man. Il y a une autre utopie possible, peut-être à une échelle plus petite, avec des gens plus différents et moins formatés dans leur propre existence. C’est une espèce de rêve politique de changement.

 

Que reste-t-il de vos 20 ans ?

Je sais pas. Je n’en suis pas non plus hyper loin. Bon, je commence à m’en éloigner tranquillement. C’était un moment un peu de grande incertitude et de joie d’être là, complètement à la marge, en train de préparer des plans comme une forme de complot. Les films qu’il faut faire, les trucs qu’il faut voir, des concepts, pas un plan de carrière, mais plutôt un truc de pirate.

 

Vous vous voyez commment à 80 ans ?

J’aimerais bien garder mes dents et mes cheveux si c’était possible. J’aimerais bien garder aussi toutes les articulations de mon corps. Sinon on verra si je suis encore en vie. J’aimerais bien jouer, mais peut-être qu’au bout d’un moment j’en aurai marre si je me prends trop au sérieux. C’est ça le pire truc, en fait. C’est bien qu’il y ait des gens qui se foutent de notre gueule. C’est toujours vexant sur le moment, mais c’est bien.

 

Un mot de conclusion ?

Non, je crois que j’ai assez parlé là déjà, non ?