Danse des mots

Pour sa réouverture, le Musée Maillol choisit de mettre l’artiste Ben à l’honneur. À travers plus de 200 œuvres, son univers tout en mots s’affiche, avec générosité et humour.

Dès l’entrée, le ton est donné par une interview vidéo de l’artiste. À la question : « Emploi ? », celui-ci répond : « Artiste peintre, mais j’aurais préféré philosophe ou politicien ! ». L’esprit vif et facétieux, Ben, qui a aujourd’hui plus de 80 ans, déploie dans ses œuvres récentes une surprenante énergie et fait preuve d’un enthousiasme communicatif. 
Artiste de l’École de Nice, proche du Nouveau Réalisme et du mouvement Fluxus, il est avant tout connu du grand public pour ses écritures (débutées dès 1958), un langage peint au fort impact visuel et au graphisme caractéristique (que l’on retrouve jusque sur des agendas ou des trousses). Ses œuvres gravitent souvent autour de la notion d’égo (le sien, qui semble démesuré). Cet aspect provocateur et autocentré de son travail, à considérer avec ironie, est si récurrent qu’il tend à lasser, voire agacer. Heureusement, l’artiste affiche ses doutes intimes sans complexes et porte sur son art et sa personne un regard très lucide, qui le rend sympathique. Il écrit par exemple sur l’une de ses toiles « Les artistes se donnent trop d’importance » (1971), et énumère ses défauts : « ma jalousie des autres », « ma lâcheté de vouloir plaire » (1976)… Si beaucoup de ses œuvres semblent très légères, d’autres touchent à des sujets plus sensibles, comme la mort ou la religion, mais toujours sous couvert d’humour. C’est ainsi que dans une note rédigée en 1963, Ben écrit considérer son propre décès comme une œuvre d’art.

Dès les années 1960, Ben adopte une démarche appropriationniste et appose son prénom sur les choses du monde : « les trous, les boîtes mystérieuses, les coups de pied, Dieu, les poules, etc. ». Signer des objets, des lieux, des concepts, et ainsi les faire siens, peut paraître présomptueux. C’est oublier que par ce geste il leur confère le statut d’œuvre d’art et nous dit essentiellement que « tout est art ». Ainsi, avec une certaine poésie, il signe la ligne d’horizon et expose le rien, le manque. Le regard attentif qu’il porte sur ce qui l’entoure est également manifeste dans ses happenings, à l’image de Regarder le ciel en 1963 et du délicat Poser une feuille de papier blanc sur la chaussée l’année suivante.

Dans la partie de l’exposition où il a carte blanche, l’artiste a installé le mobilier d’un salon et d’une chambre. En nous conviant dans ce fouillis débordant d’œuvres (toiles, sculptures, écritures, miroirs, photographies…), à l’image de sa maison des environs de Nice, c’est chez lui qu’il nous invite à pénétrer, dans le bric-à-brac extravagant de son esprit. L’exposition se déploie ainsi dans l’excès, la saturation, dans un réjouissant trop-plein : trop d’œuvres, trop de mots. Trop de bruit, est-on tenté d’écrire, l’avalanche de mots peints finissant par créer un mystérieux brouhaha. Mais loin de constituer une faiblesse, ce « trop » rend cette rétrospective particulièrement fidèle à la démarche artistique de Ben et à son univers fantasque et désordonné.

Tout est art ? Ben au Musée Maillol