DANSE : “Le Presbytère” par le Béjart Ballet Lausanne

Maurice Béjart ? Une adéquation exceptionnelle avec le public. En imposant son style, il a marqué son époque et démontré que la danse n’était pas réservée aux happy few.

Si l’homme aux yeux de lynx s’en est allé en 2007, son œuvre patrimoniale demeure. Dépositaire méticuleux de cette mémoire artistique, Gil Roman s’attache à maintenir vivant le répertoire du maître tout en l’enrichissant de nouvelles créations. De passage à Paris avec le BBL, il vient justement présenter l’un des spectacles cultes de Béjart, toujours au répertoire de la troupe. Car après plus de 350 représentations dans le monde, « Le Presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat », comme l’indique le titre complet… inspiré du Mystère de la chambre jaune de Gaston Leroux !

Créée en 1997 au Théâtre de Chaillot, cette production était selon Béjart lui-même « le cri d’angoisse d’une jeunesse pour laquelle le problème de la mort par l’amour s’ajoute à celui des guerres multiples ». Un ballet poignant construit sur des absences : celles de Jorge Donn et de Freddie Mercury, deux artistes emportés à 45 ans par le sida. S’il s’inscrit bien dans le deuil des disparus (l’ébouriffant solo de Donn en clown de dieu est projeté sur un grand écran), le ballet n’a rien d’une cérémonie commémorative. C’est une bacchanale céleste infusée de surréalisme, d’espoir et d’onirisme conçue comme un clip vidéo truffé d’images, de danses, de musiques et de costumes queer signés Gianni Versace : ailes d’ange, parades érotiques sur des civières, humour lorgnant vers les Marx Brothers…

Un maelström d’émotions rehaussé par les morceaux de Queen (Bohemian Rhapsody, Radio Gaga, I Want to Break Free…) et les mélodies de Mozart (Cosi fan tutte, la Musique funèbre maçonnique K477). Sur scène, les 37 interprètes ne s’économisent pas (sauts extravagants, battements de jambes au ras du sol ou grands jetés) et les solos se fondent dans l’ensemble pour faire vibrer cette danse entière qui a encore beaucoup à nous dire sur nos temps troublés. Comment résister ?