David Bowie Is…incontournable

Au printemps 2013, dans la foulée de son inattendu nouvel album The Next Day, David Bowie faisait l’objet d’une grande rétrospective retraçant l’ensemble de sa carrière, à Londres, au prestigieux Victoria & Albert Museum. Aujourd’hui, après une longue attente, Paris s’apprête enfin à accueillir le reliquaire protéiforme d’une icône pourtant plus que jamais vivante.

À l’heure où nous publions ces lignes, l’exposition David Bowie Is, qui s’installe à la Philharmonie de Paris, n’a pas encore été montrée. Mais mieux vaut se presser d’en parler, car la version française de l’événement (que l’on nous dit un peu aménagée par rapport à sa conception d’origine) risque bien de connaître le même taux d’affluence qu’à Londres. En bref, il est conseillé de réserver ses places pour avoir vite l’opportunité de pénétrer le sanctuaire hallucinant et de passer en revue près d’un demi-siècle de la carrière d’une pop-star inégalée. Partons donc de ce que nous avons déjà pu voir au V&A, pour imaginer la nécessité de s’y précipiter.

Bowie, go !

C’est armé d’un casque et d’un petit boîtier sonore qui distillera lui-même les informations nécessaires au moment où l’on se postera devant l’une des vitrines, l’un des costumes de scène où des écrans vidéo qui peuplent les diverses salles intimistes ou flamboyantes, que l’on commence la visite en mode nocturne. Très vite, on découvrira que l’idée est bonne, car chaque élément du parcours est sujet à une explication, une chanson, une interview. En plus d’éviter la cacophonie, dans cette exposition, on se retrouve seul avec Bowie et sa vie. A coup sûr, pas un hasard. Et c’est ainsi que l’on commence au commencement, où David le céleste apparaît bébé, enfant, adolescent. Au tout début, une œuvre amuse et interpelle cependant. Un tableau de 2013, signé du Stan’s Café et d’Ana Rutter, composé d’une multitude de grains de riz collés, a pour légende : « À la fin de la Seconde Guerre mondiale, des milliers de soldats retournèrent à la vie civile en Grande-Bretagne. Un baby-boom s’ensuivit. En 1947, le pays connut un pic de plus d’un million de naissances, représentés par les grains de riz de ce tableau. Parmi eux, il y avait David Jones. » D’autres « grains de riz » qui s’appelaient alors Reginald Dwight, Sandra Goodwich et Mark Feld allaient bientôt se muer en Elton John, Sandie Shaw et Marc Bolan. Le petit David Jones, né à Brixton, deviendrait quant à lui Bowie.

 

Tous les Bowie de ta vie

Contrairement à ce que l’on croit, David Bowie n’est pas né avec les yeux vairons. C’est suite à une méchante bagarre avec un camarade de classe que l’un de ses yeux bleu clair restera marqué par une pupille perpétuellement dilatée. Par contre, c’est très vite que l’on découvre son sourire mystérieux laissant paraître des canines acérées dans un visage angélique qui surplombe une silhouette fluette. David Jones, venu au monde dans une famille de condition modeste, ne compte pas en rester là. Son grand demi-frère Terry, dépressif et féru de musique, est son modèle. Il l’initie à la musique, au jazz, au rock… David admire le fantasque Little Richards dont on découvre ici des vinyles d’origine. Adolescent, il s’exprime dans de petits groupes pop, comme les Kon-rads, avant de se lancer en solo. Conscient de la nécessité de se trouver un pseudonyme, pour éviter toute confusion avec la star des Monkees, Davy Jones, il choisit celui de Bowie, un nom qui évoque celui du couteau d’un héros de la Conquête de l’Ouest. Le patronyme sied comme un gant à son allure filiforme, aiguisée comme une lame, et au besoin qu’il a de décortiquer ce qui l’entoure, en explorant d’abord toutes les formes d’art, à l’instar du mime, qu’il pratiqua activement lors de spectacles dont l’exposition nous laisse entrevoir quelque saynète saisissante. Ici, un Bowie en collant ne peut se débarrasser du masque imaginaire dont il s’est affublé, comme une possible prémonition de la vie qui attend l’artiste en devenir qu’il est, déjà conscient de l’importance, voire de la nécessité de l’image dans la carrière qu’il espère.

La célébrité viendra avec le titre Space Oddity, qui accompagnera la conquête de l’espace et les premiers pas de l’homme sur la lune à la télévision anglaise. Mais la gloire attendra 1972 avec une performance mythique de 3 minutes 30 dans l’émission Top of the Pops, où l’artiste émergent apparaîtra dans une étonnante combinaison matelassée conçue par le créateur Freddie Burretti, cheveux orange et en pétard, incarnant les débuts de son avatar, Ziggy Stardust. « Ni homme, ni femme », ni quoi que ce soit de recensé, les survivants se souviennent de la prestation de ce soir-là comme d’un événement majeur dans l’histoire de la musique, mais surtout des mentalités. Dès lors, David Bowie sera une star, et soignera son apparence autant que l’écriture de ses titres à l’instar de nul autre artiste auparavant. Touche-à-tout génial, inspiré par la littérature et la mode, acteur, peintre, brouilleur de pistes, il ne cessera de surprendre, du moment où il décidera de tuer Ziggy jusqu’à aujourd’hui, où c’est sa sobriété même qui parvient encore à étonner.

L’explosion de l’exposition

Un pas en avant, un pas en arrière, et les sons se brouillent, les images se télescopent dans la carrière de David Bowie vue par David Bowie Is. Un peu de surréalisme, un passage consacré au cinéma, une période berlinoise avec Iggy Pop, de l’expressionnisme allemand, un film exceptionnel réunissant Bowie et Warhol à la Factory, une session télévisée rare avec Klaus Nomi en choriste chic pour l’interprétation de The Man Who Sold the World dans un costume-objet inspiré par Sonia Delaunay. Des costumes encore, une foultitude de costumes, des pailletés aux moulants et autres micro-combi-shorts fous, en passant par les uniformes yuppies et les autres japonisants, conçus par les plus grands, Slimane, Mugler, McQueen… Et aussi des photos, des dessins, des clés d’appartement, des cuillères pas forcément cantonnées au café… L’exposition ultra-riche, quoique au fond pas si immense que ça, se clôture par une impressionnante salle aux écrans géants où l’on découvre en live quelques-unes des plus belles prestations scéniques de Bowie, à l’image de la tournée Diamond Dogs. On en ressort ébloui mais pas surpris de constater que David Bowie is… encore surprenant, unique, étrange, attirant, fédérateur. Et bien sûr, on s’en doutait, à l’issue de cette exposition censée le dévoiler, toujours définitivement et délicieusement mystérieux.