“Démons” de Lars Norén

Jeu de massacre conjugal, cruauté, démence, le tout disséqué avec une lucidité acide et un humour noir hautement inflammable, ce “vaudeville trash et métaphysique” n’est pas un moment de félicité béat mais une radiographie épileptique de la difficulté de vivre à deux.

Le théâtre de Lars Norén est violent, impudique voire obscène. Expert en ténèbres intérieures, le successeur de Strindberg, d’Ibsen et de Bergman roule ses héros dans la farine de la soumission et de l’humiliation pour explorer l’obscure mécanique du désir, alchimie subtile de dévoration et de domination, d’animalité et d’idéal. Il braque ici son projecteur sur Frank et Katarina, qui après des années de vie commune, testent leur amour en lâchant leurs démons intérieurs. Au bord de la rupture, ils invitent Thomas et Jenna à partager leur enfer dans le huis clos de leur appartement. Témoins puis protagonistes, ces derniers vont eux aussi se retrouver face à leurs propres démons comme dans une cérémonie initiatique. Le théâtre défendu par la Torche Ardente Compagnie est un théâtre de la parole et l’écriture au lance-flammes de l’auteur lui va comme un gant. Les mots y font action : ils cognent, tranchent puis emportent acteurs et spectateurs dans de noirs abysses. Non content d’ordonnancer une belle et stricte architecture scénique, Cyril Le Grix sait gratter un texte au sang pour lui faire rendre l’âme. Avec juste quelques éléments de décor (un dressing, un canapé, une console) pour indiquer aux comédiens où labourer vite et profond le verbe. Sur le fil entre rêve et réalité, Thibaut Corrion, Carole Schaal, Xavier Bazin et Maud Imbert campent jusqu’au glaçant ces êtres écrasés par une solitude existentielle glaciale mais d’une force intérieure incandescente. Qui les broie et les magnifie. La pièce s’achève sur une atmosphère de fin du monde qui, le rideau tombé, colle à l’âme. À voir à deux pour disséquer ensuite son couple jusqu’au bout de la nuit…