Des histoires de cinéma

C’est en France que la plupart des grands cinéastes (Jacques Tourneur, Alfred Hitchcock, Woody Allen…) ont obtenu la reconnaissance artistique, grâce à un concept typiquement hexagonal apparu dès le début du XXe siècle, la « cinéphilie». Cette fascination pour le cinéma et son histoire hante notre vie parisienne et enchante la rentrée littéraire dominée par un grand singe mythique.

Vivre en coloc avec le cinéaste Andrzej Zulawski : voilà un fantasme que permet la littérature. Il éblouit Trois verres de vodka (JC Lattès), l’un des formidables romans de la rentrée. Dominique Schneidre y suit un Zulawski encore inconnu venu à Paris pour tourner son troisième film, L’important c’est d’aimer (1975). Il habite alors un petit hôtel de la rue Jacob, tiraillé entre son épouse et sa flamme pour la star de son film, Romy Schneider. Il emménage plus tard chez Tom, un apprenti scénariste, et sa fiancée Cécile, un couple franco-américain passionné de cinéma.


Dominique Schneidre

Si l’histoire, tendre, nous accroche bien, elle demeure aussi un prétexte pour parler de l’amour du cinéma, mêlant anecdotes (le Ritz refusa d’accueillir le tournage du merveilleux film de Billy Wilder Ariane, reconstitué en décor), portraits, un peu comme dans le beau film de Tacchella, Travelling avant (1987), où un jeune couple organisait son amour autour de sa passion commune du septième art.  L’auteur ici nous raconte une vie idéale, parisienne, bohème, faite de restaurants, de virées à l’Olympic afin de voir des « films qu’on ne trouvait pas ailleurs », une vie traversée par les fantômes de Cassavetes, d’Orson Welles, du cinéma polonais en butte à l’oppression. C’est à la fois léger et puissant, prenant. L’auteur réussit brillamment à passer de la fiction à l’Histoire. Joliment écrit, Trois verres de vodka est un (bon) livre à ajouter au cortège de romans sur le septième art qui, depuis quelques mois, enchantent la littérature.


Michel Le Bris

L’année dernière, la romancière Nelly Kaprièlian, avec Le Manteau de Greta Garbo et Veronica, librement inspiré de Veronica Lake, la blonde fascinante du Dahlia Bleu, racontait l’âge d’or de la star hollywoodienne. Aujourd’hui, chez le même éditeur, Grasset (une coïncidence ?), Michel Le Bris nous propose une somme de neuf cents pages sur les auteurs du film King Kong de 1933, le plus fascinant de tous grâce à ses effets spéciaux bricolés mais si poétiques, où une jeune femme est enlevée par un singe monstrueux sur une île sauvage envahie de dinosaures. Les deux réalisateurs de ce chef d’œuvre, Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack, aventuriers et anthropologues, pilotes de chasse, explorateurs, chasseurs d’images, avaient de quoi fasciner le fondateur du festival Étonnants voyageurs.  Il n’est pas nécessaire d’avoir un diplôme de cinéphile pour goûter ce récit monumental. Michel le Bris a surtout écrit un roman merveilleux, peuplé de maharadjahs, de comtesses décadentes, d’aventurières déterminées, et bien sûr de figures hollywoodiennes (Selznick, William Wellman…)  Une jungle romanesque dans laquelle on avance à coups de machette, piqué par les moustiques, asphyxié parfois. Aussi ardu que le défi est beau !