Erich Von Stroheim

Il est des spectacles où l’on cesse de raisonner pour se laisser subjuguer. C’est le cas ici. Après s’être frotté à l’écriture de Christophe Pellet (La Conférence, 2011), Stanislas Nordey y revient avec cet opéra des sens puissant, cru et énigmatique. Un défi comme il les aime.

Le titre ? Il apparaît assez vite que ce grand mystificateur (cinéaste et acteur juif viennois ayant fait sa carrière américaine en s’identifiant à un représentant de l’aristocratie prussienne) n’est qu’une ombre symbolique portée sur ce sulfureux huis clos. Premier choc visuel et sonore : deux immenses battants s’ouvrent sur une photo géante de Montgomery Clift et Lee Remick dans Le Fleuve Sauvage d’Elia Kazan, puis l’image se fend pour dévoiler un drôle de jeu sexuel et existentiel entre trois corps prostitutionnels (Elle, l’Un et l’Autre) en errance identitaire. Femme d’argent et de pouvoir, Elle veut un enfant et se partage ces deux hommes (qui s’aiment entre eux). L’Un est un « harder » fatigué qui vend son corps, l’Autre, un « petit soldat«  épris d’absolu. Lequel résistera ? Suspense… Découpée en 16 courtes scènes (scandées par l’un des airs les plus saisissants du Samson et Dalila de Camille Saint-Saëns), cette partition à trois voix questionne la complexité des rapports amoureux, la marginalité, la filiation, la puissance des images, le travail, l’état de notre société. Autant de thèmes magnifiquement scrutés par le directeur du Théâtre national de Strasbourg entre dépouillement et monumentalité. La force de sa mise en scène éclaire ce noir poème érotique rehaussé par les images sublimes de son scénographe Emmanuel Clolus. Emmanuelle Béart porte le rôle à des sommets d’autorité, de tristesse et de sensualité ; Laurent Sauvage (en alternance avec Victor de Olivieira) fait merveille et la nudité de Thomas Gonzalez s’impose naturellement. Une expérience secouante.                                                                                                         

Jusqu’au 21 mai à 21h00 du mercredi au samedi et dimanche à 15h00, au Théâtre du Rond-Point, Salle Renaud-Barrault, 2 bis avenue Franklin-Roosevelt, 75008. M° Franklin- Roosevelt. Prix : 16- 38€. Tél. : 01 44 95 98 21.