Les comédies musicales à l’honneur à la Philharmonie

Si le cinéma est un art – le 7e, dit-on –, ce sont les comédies musicales qui s’en approchent le plus avec leur onirisme, leurs mouvements harmonieux et leur apesanteur, jusqu’à leur coloration flamboyante. La Philharmonie nous invite à nous plonger dans cet âge d’or hollywoodien qui, de Busby Berkeley à George Cukor, a marqué durablement l’esthétique cinématographique et musicale. 

 

Les Demoiselles de Rochefort”, une des comédies musicales les plus connues en France
George Chakiris, Catherine Deneuve, Grover Dale et Françoise Dorléac dans Les Demoiselles de Rochefort, de Jacques Demy, 1967. Photo Hélène Jeanbrau © Ciné Tamaris

 

« Je déteste les comédies musicales ! » Allons bon… Voilà un article qui commence bien ! L’auteur de cette sentence est Jean-Pierre Jeunet, le cinéaste d’Amélie Poulain, à l’esthétique pourtant flamboyante de comédie musicale. Censé propager une certaine innocence, ce genre cinématographique aura souvent suscité des réactions hostiles. Pour s’en convaincre, il suffit d’échanger sur La La Land, l’un des films les plus gracieux et inspirés que l’on ait vus depuis longtemps, orchestré par un prodige, Damien Chazelle, dont la magnificence rappelle celle de Minnelli ou Stanley Donen. Les uns ont détesté, le trouvant niais, les mêmes qui ne supportent pas Jacques Demy et Michel Legrand, les maîtres de Chazelle et de son compositeur Justin Hurwitz.

Les autres (bien plus nombreux) en ont adoré l’onirisme et le romantisme. Le débat reste vif. Il faut certainement une bonne dose de liberté intellectuelle pour accepter de voir un type en costard-cravate acheter un journal puis, l’instant d’après, se mettre à danser sur le trottoir. Dans la vie normale, il serait envoyé à l’hôpital psychiatrique. Les grands concepteurs de la comédie en avaient d’ailleurs conscience puisque leurs films racontaient presque toujours la même chose : un danseur un peu sur le déclin veut remonter un spectacle et doit convaincre des producteurs dubitatifs. Les parties musicales s’inséraient ainsi logiquement dans l’œuvre à moins d’imaginer une scène joyeusement absurde comme Fred Astaire dansant au plafond dans Mariage royal (1951). 

 

Les comédies musicales… De Broadway à la Philharmonie

Emma Stone et Ryan Gosling dans La La Land, une des comédies musicales du moment
Emma Stone et Ryan Gosling dans La La Land, de Damien Chazelle, 2016 © SND

 

La La Land n’échappe pas à cette tradition à la fois réelle et fantastique. Ryan Gosling, pianiste, rêve d’ouvrir un club de jazz et joue naturellement. Cela n’empêche pas la superbe séquence d’ouverture où la danse culbute le morose quotidien d’un embouteillage. Chazelle sait ce qu’il a aussi aimé dans la comédie musicale en plus de sa poésie : l’humour, le second degré et une certaine forme de surréalisme. Le public l’a suivi et l’œuvre a empoché près de 400 millions de dollars (pour une mise de 30 millions), raflant au passage six Oscars. Et du coup, la comédie musicale, souvent moribonde comme son prestigieux collègue, le western, a retrouvé de sa superbe.

La La Land justement figure en bonne place dans l’exposition qui nous accompagnera à la Philharmonie pendant les Fêtes et aux premiers jours de 2019. Deux années ont été nécessaires à l’équipe pour mener à bien ce projet, sous la direction d’un passionné, N.T. Binh (c’est ainsi qu’il signe dans les revues de cinéma). Il a eu le bon goût d’avoir un parrain comme Marcel Achard, écrivain, scénariste, qui avait collaboré avec Lubitsch sur la version française de La Veuve joyeuse (1934), et rapportait des photos et souvenirs à la maison. C’est à l’âge de 8 ans que N.T. Binh rencontra la comédie musicale en découvrant, ébloui, My Fair Lady. « J’ai tanné mes parents pour le voir et le revoir, six fois au total. J’ai tout aimé de ce film. Je me souviens d’un cinéma qui n’existe plus, dans le quartier de l’Opéra, le Studio Universel, destiné à la jeunesse. Il passait des dessins animés et beaucoup de comédies musicales considérées à l’époque comme des films pour enfants. C’est là que j’ai vu les Fred Astaire et Ginger Rogers. »

 

 

Il y a cinq ans, il avait déjà présenté une exposition musique et cinéma, et la Philharmonie souhaitait retravailler avec lui, bien que le cinéma ne soit pas l’affaire la plus simple à monter car, derrière la magie, les Oncles Picsou veillent au grain. « Un casse-tête, reconnaît N.T. Binh. Il faut un négociateur expérimenté, car les droits passent de main en main, atterrissent dans des fonds privés. Parfois, des producteurs nous en réclamaient un prix trop élevé, comme 2 000 euros la minute. On se disait que si on prenait cet extrait, il fallait en enlever quatre autres. Nous avons essayé d’être équitables. » Il a pisté pendant longtemps un film qu’il aime bien, Chicago de Rob Marshall, produit jadis par les frères Weinstein et revendu depuis, mais il a dû y renoncer, dans ce jeu de l’oie parfois trop compliqué. Il a heureusement pu récupérer le célébrissime Chantons sous la pluie, propriété de Warner qui en possède d’autres et a proposé un forfait.

Et l’exposition s’est ainsi précisée, à coups de hasards, de surprises, de déceptions, de retournements, de joie, comme la fabrication d’un film. « La belle surprise est venue de notre équipe, s’enflamme-t-il. Presque tous mes collaborateurs devenaient fans des comédies musicales, même ceux qui détestaient le genre au départ ou n’y connaissaient rien, ou n’avaient aucune affinité pour le jazz. C’était déjà un grand test pour moi sur le public potentiel de cette expo. Je pense avoir été convaincant pour satisfaire les spécialistes et séduire les béotiens, en montrant des extraits. Quand j’ai présenté le projet à la Philharmonie, je leur racontais les secrets de ces séquences, historiquement ou esthétiquement. Ils m’ont dit : si vous arrivez à convaincre le public comme vous nous avez convaincus, c’est gagné. Et ils ont pris le pari ! C’était une première victoire. » La comédie musicale – et c’est bien pour cela qu’on l’aime – finit toujours par une victoire !

 

Les comédies musicales… Une fête des sens

Singing in the rain Expo à la Philharmonie
© DR

 

Si La la Land trône au bout du chemin, c’est donc bien l’emblématique Chantons sous la pluie de Stanley Donen et Gene Kelly (1952) qui nous accueille à l’entrée de l’exposition, placée sous le signe de La Joie de vivre au cinéma. Voilà une expression presque provocatrice par les temps qui courent, mais la comédie musicale a toujours axé son univers sur la possibilité du bonheur. Un texte nous rappelle d’ailleurs que la mythique chanson “Singing In the Rain” a été écrite en 1929, en pleine Crise, pour redonner de l’optimisme aux Américains. Sa reprise, 30 ans plus tard, se proposait, on imagine, de réchauffer l’ambiance de guerre froide dans laquelle s’enlisait la société américaine. La nostalgie, doublée de la réinvention, est depuis toujours le moteur de ces comédies.

Les organisateurs n’ont pas voulu établir un parcours chronologique, même si des dates retracent l’épopée du genre. Le trajet n’est pas plus long que le joli pré carré de Central Park où Cyd Charisse et Fred Astaire firent leur célèbre pas de deux ; mais peu importe au fond, car la ballade ne manque pas de spectacle et le public est invité à se poser, à rêvasser. Trois longs bancs vous attendent devant un triple écran où défilent les extraits, Gene Kelly avec Tom et Jerry, Fred Astaire tournant autour d’un portemanteau (Mariage Royal), les scènes irréelles du magicien des années 1930, Busby Berkeley et ses mouvements de corps harmonieux qui dessinent des lettres et des fleurs, la scène chic de bal de My Fair Lady, sans oublier de marquer quand même l’évolution d’un art toujours sur le fil.

Les producteurs savaient que cette discipline ne tenait qu’à la mode et aux goûts évolutifs du public en matière de musique. Très dispendieuses à fabriquer, ces œuvres exposaient les grandes compagnies à un réveil difficile si d’aventure le public ne venait pas. À partir de 1950, le rock fait son apparition à travers les films d’Elvis Presley. Et il est plaisant de revoir Jailhouse Rock (Le Rock du Bagne), ou de constater la filiation de Michael Jackson avec son idole Fred Astaire. Bien d’autres séquences nous cueillent dans une plaisante pénombre, comme les répétitions de danse pour le film The Artist avec Jean Dujardin et Bérénice Bejo, un cours de claquettes, jusqu’à certains objets emblématiques, la malle aux costumes, contenant le parapluie, les lunettes noires, le chapeau et le collier de perles… Alors ? Tous en scène !_

 

Comédies musicales, la joie de vivre au cinéma
Jusqu’au 27 janvier à la Philharmonie, Cité de la Musique

221, avenue Jean-Jaurès, 19e, M° Porte de Pantin.
Du mardi au jeudi de 12 h à 18 h, vendredi de 12 h à 20 h, samedi et dimanche.

 

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