Fan des stars

Employé dans la confection le jour, photographe amoureux des stars la nuit, Marcel Thomas, homme discret à la moustache impeccable, a laissé derrière lui un trésor photographique dont il n’a jamais rien fait. Quatre cents clichés sont aujourd’hui dévoilés au public en hommage posthume à cet anonyme pas tout à fait comme les autres. Direction le centre culturel du Crous, pour une délicieuse plongée dans le temps où les vedettes paraissent jeunes pour l’éternité.

Il est sans nul doute le groupie français le plus inconditionnel du XXe siècle. De 1947 à 1990, il a photographié environ 5 500 personnalités françaises et internationales de passage à Paris. Et pas des moindres, d’Elvis Presley à Robert de Niro, en passant par Dustin Hoffman, Sylvester Stallone, Brigitte Bardot, Grace Kelly, Nathalie Baye, Sharon Stone, Maria Callas, Audrey Hepburn, Marlène Dietrich, Catherine Deneuve, Jeanne Moreau, Jean Seberg, Sting, James Brown, Gérard Depardieu, Alain Delon, Coluche, Louis de Funès, Jacques Dutronc, Polnareff, Renaud, Serge Gainsbourg, Jean Marais, etc. Un tableau de chasse impressionnant qui aurait sans doute séduit bon nombre de magazines de l’époque, mais Marcel Thomas ne fut jamais dans cette démarche “commerciale”.

Tous les artistes qui ont marqué leur époque sont forcément passés un jour ou l’autre devant l’objectif attentif de Marcel Thomas. Cette passion dévorante lui a fait mener une double vie, puisqu’il travaillait le jour comme repasseur dans le Sentier, et la nuit, courait les sorties des théâtres, des palaces parisiens et des salles de concerts à l’affût des stars. Marcel se fait vite connaître de tous les portiers et voituriers que compte Paris ; il sympathise avec eux, et eux l’informent de l’arrivée d’une vedette et de son planning. Peu à peu, il se constitue un réseau, et a ses entrées partout.

Il devient même ami avec Bruno Coquatrix qui est à l’époque à la tête de l’Olympia. C’est grâce à lui, d’ailleurs, qu’il pourra entrer dans la loge de Johnny Halliday un soir de concert, en juin 1961. La confiance du chanteur est telle qu’il va laisser Thomas le photographier en peignoir, la mine radieuse, un énorme bol de petit-déjeuner à la main, comme s’il venait de se réveiller. Un étrange instant d’insouciance et de candeur, sans doute propre à la jeunesse. D’ailleurs, ce qui est peut-être le plus étonnant à travers cette galerie impressionnante de portraits, c’est ce sentiment d’abandon de la part de toutes ces personnalités qui se sont laissé approcher. Elles ont pratiquement toutes le sourire accroché aux lèvres. Le cadrage est parfois maladroit, souvent il n’y a quasiment pas d’arrière-plan, et les photos ne révèlent que des bustes, mais quelques perles devraient vous émerveiller.

Parmi elles, une Nathalie Baye si jeune que vous n’allez sans doute pas la reconnaître ; idem pour Marie Trintignant dont la beauté sombre envoûte déjà. Le cliché de Richard Berry portant une fine moustache et un bouc devrait vous amuser, Gérard Depardieu en jeune premier est tout aussi étonnant, John Travolta dans sa période “fièvre du samedi soir” apparaît comme un simple étudiant du Quartier latin, tandis que Sylvester Stallone, dans son manteau de fourrure, est nettement plus bling-bling… Si Marcel Thomas a rarement photographié la même star à plusieurs reprises, il y a quelques exceptions, comme Audrey Hepburn, Alain Delon et Dustin Hoffman.

Quelques années avant sa mort, le photographe décide de donner l’ensemble de sa collection à son ami Gérard Gagnepain, rencontré au cirque Pauwels dans les années 80. Ce dernier n’avait cessé de montrer son intérêt pour tous ces clichés qui avaient fini par encombrer le modeste deux-pièces parisien de leur auteur. En 1996, il réussit à les faire publier dans un livre aux éditions Sélection du Reader’s Digest, quatre ans avant la disparition de Marcel Thomas. Aujourd’hui, le grand public va enfin découvrir le regard tendre et bienveillant de cet homme sur “ses” stars, l’œuvre de celui que certains considèrent dorénavant comme le premier paparazzo français.