Football : un siècle de rébellion

Résistants, hommes de défis… De tous les sports, le football aura compté le plus grand nombre de rebelles et de héros, en lutte contre l’oppression. Cette particularité tient à la fois de l’incroyable popularité du jeu et de son esthétisme qui a toujours fait rêver et porté en lui une certaine liberté.

Double page Maradona © Tana Editions

Il y a eu des footballeurs admirables ! Cette affirmation étonnera ceux qui ne voient dans ce sport que sa maudite écume : supporters violents, trafics financiers, scandales de sextapes, insultes de Serge Aurier, grève de Knysna… Ce jeu aura pourtant donné à l’humanité le plus grand nombre de résistants, de tempéraments extraordinaires et courageux, recensés dans le livre de Bernard Morlino, Les Rebelles, portraits de 40 footballeurs libres et engagés. On y croise les souvenirs de Bruno Néri, le milieu de l’équipe d’Italie mort sous les balles nazies en 1944, et de Rino Della Negra, espoir italien du Red Star fusillé au Mont Valérien. Nous découvrons l’incroyable aventure de Saturnino Navazo, footballeur espagnol républicain déporté en 1941 au camp de Mauthausen. Pour conserver le moral, il joua au ballon avec une boule de chiffon, organisa des matchs avec des prisonniers polonais, tchèques et hongrois, sous les yeux du commandant sadique quoique passionné de foot, Georg Bachmayer, et profita de son statut pour prendre sous sa protection un enfant juif de 11 ans qu’il sauvera de la chambre à gaz. À chaque époque, les footballeurs ont combattu l’oppression, du merveilleux attaquant Ferenc Puskas, qui, dans la grisaille de la Hongrie communiste, avec ses pieds ailés, faisait rêver une population déprimée, au Chilien Carlos Casely, admiré pour avoir refusé de saluer Pinochet à la veille de disputer la Coupe du monde 1974. Seule sa célébrité le préserva de la mort. Le livre de Morlino nous rappelle aussi que le Brésilien Romario dénonça avant tout le monde les magouilles de la FIFA.

Deux raisons expliquent la place très particulière qu’occupent les footballeurs dans l’Histoire : la popularité énorme d’un sport joué dans l’enceinte gigantesque du prestigieux Maracana, comme sur le sable d’un village africain perdu. Elle a donné une responsabilité écrasante à ses acteurs. La deuxième vient de la spécificité de ce loisir, collectif et rigoureux, mais qui laisse une grande part à l’expression individuelle, où s’expriment en toute liberté les forts caractères. Le footballeur est plus soliste et virtuose que le rugbyman ou le basketteur, il fait un récital au service de son équipe, si proche de l’esthétisme qu’une compétition, le football free-style, où des champions jonglent devant un jury, a même été créée.

Double page Romario © Tana Editions

Élégie à George Best

Double page George Best © Tana Editions

Cette liberté ne pouvait que fasciner l’auteur de L’Homme révolté, Albert Camus, gardien de but à Alger. « Ce que je sais de la morale, je le dois au football », disait-il. Un autre célèbre joueur, Bob Marley, en lutte contre la corruption des politiciens jamaïcains, aimait lui aussi courir sur un terrain parce que manier le ballon était, affirmait-il, « une délivrance, comme faire de la musique ». Dès les années 1960 et 70, les footballeurs sont partie prenante de la culture rock, incarnée par la magnifique équipe des Pays-Bas et leur génie Johan Cruyff, disparu récemment. Le public s’éprend de ces joueurs aux cheveux longs, sexy, parce qu’ils roulent en Rolls et séduisent de belles femmes. L’une des figures les plus symboliques de cette période, un Irlandais mémorable, George Best, attaquant de Manchester United, est d’ailleurs surnommé « le cinquième Beatles ». On dit que les « fab four » s’occupent de la musique des « sixties », tandis que George Best en dessine la chorégraphie. « Il concentre toutes mes admirations et sensibilités, le rock, l’Angleterre, le foot, l’alcool et les filles. Un héros multiple », s’amuse le journaliste et écrivain Vincent Duluc qui lui a consacré un beau texte poétique dans l’élégante collection littéraire de Stock, la Bleue.

Il dépeint une personnalité bourrée d’humour, un amateur de bons mots : « J’ai dépensé tout mon argent en filles, en alcool, en voitures, le reste, je l’ai gaspillé ». George Best et le romancier noceur Antoine Blondin n’habitaient-ils pas le même rêve ? Une certaine tristesse imprègne le récit de Vincent Duluc. On lui prête une liaison avec Debbie Harry de Blondie. Le héros fréquente les pop stars, David Bowie, Elton John, mais a conscience que son œuvre à lui s’éteindra avec sa jeunesse alors que celle des musiciens reste immortelle. Le pressentiment de sa “petite mort sportive” – survenue à 27 ans (il décèdera en 2005, à 59 ans) – le pousse à vivre comme si chaque jour était son dernier.

« Que va-t-il se passer maintenant ? Il est inutile de me le demander », soupirait ce diable d’Irlandais. Maintenant ? C’est l’Euro 2016, avec, imaginons, les héritiers de George Best, de Cruyff et des autres. Mais qui ? Zlatan Ibrahimovic que l’on verra à la tête de la sélection suédoise ? Quand il a proposé d’ériger une statue de lui-même à la place de la Tour Eiffel, ne critiquait-il pas un système qui pose les footballeurs sur un piédestal trop grand ? Ou Jamie Vardy, le néo-international anglais, attaquant de la petite équipe de Leicester, championne d’Angleterre ? À 16 ans, il fut exclu du centre de formation de Sheffield, traîna dans les pubs, fit de la prison, évolua, à raison de 30 euros par match, dans une équipe de Division 8. Aujourd’hui, Hollywood courtise ce bouillonnant revenant. Jamie The Canon sera peut-être l’une des grandes stars de l’Euro.

« Il éliminait ses adversaires d’un coup de gomme, et s’ouvrait l’horizon », écrit Vincent Duluc. S’ouvrir l’horizon ! Un fantasme d’évasion qui porte le secret du foot et la douce folie de la rébellion !

Bernard Morlino, Les Rebelles du football, 4O portraits de footballeurs libres et engagés, Tana Editions, 151 pages, 24,95 €.