Fragonard amoureux

Le musée du Luxembourg accueille jusqu’à fin janvier l’exposition Fragonard amoureux. Une exquise manière de redécouvrir l’œuvre de ce peintre de génie à travers le prisme de la galanterie et du libertinage.

Considéré comme l’un des peintres les plus importants du XVIIIe siècle, Fragonard ou Frago, comme il se désignait lui-même, se dévoile sous son jour le plus coquin. Cuisses, poitrines et fessiers se dénudent sous le pinceau du peintre. Tout en sensualité, l’exposition met en lumière l’impact considérable de Fragonard sur l’histoire de l’art. Car dès les années 1750, l’artiste, influencé par son mentor, le peintre François Boucher, bouscule les codes esthétiques et moraux de son temps. Alors que l’amour galant, propre au début du siècle, basé sur le respect, la tendresse et la pudeur, se mue peu à peu en un jeu de séduction bien moins innocent, Fragonard s’empare de cette évolution et l’illustre dans ses tableaux, réinventant l’imagerie de l’amour et du libertinage.

L’esthétique amoureuse

Après avoir effectué de 1756 à 1761 un séjour à Rome en tant que pensionnaire de l’Académie de France, Fragonard trouve dans l’art antique et les mythes gréco-romains une source d’inspiration illimitée. Il réinterprète les grands épisodes de la mythologie comme l’adultère de Vénus ou les amours tragiques d’Eros et Psyché. À travers des tons pastel et des drapés voluptueux, Fragonard parvient à insuffler de la sensualité au milieu du drame, et à réunir ainsi les deux pulsions mères du désir : l’amour et la mort, eros et thanatos. Aux scènes mythologiques succéderont un autre genre incontournable de l’histoire de l’art : les pastorales. Des scènes, où les prairies, forêts et jardins servent de décors aux jeux amoureux des protagonistes. La nature, mouvante et évolutive, reflète le frémissement des sens et l’émoi des corps. Dans L’Ile d’amour, peint vers 1770, Fragonard reprend le thème des fêtes galantes, inventé par Watteau, et met en scène des nobles débarquant sur une île aux allures de paradis perdu, comme un éden oublié où les contraintes de la société s’effacent pour laisser libre cours à une quête hédoniste.

Une société qui évolue

Fragonard n’avait pas son pareil pour capter l’air de son temps. Derrière des toiles, à première vue frivoles et mondaines, il dresse le portrait d’une époque en pleine mutation. La salle de la lecture dangereuse en témoigne. À la fin du XVIIIe siècle, le roman se démocratise et touche un lectorat féminin. Grâce à des textes comme La Nouvelle Héloïse de Rousseau ou Les Liaisons dangereuses de Laclos, les femmes, jusque-là objet de désir, s’émancipent grâce à la lecture et passent d’être sexuel à être intellectuel. L’évolution de la femme s’accompagne d’une certaine évolution des mœurs. Le viol, jusqu’ici tabou mais pas réellement condamné, est petit à petit reconnu comme un crime. La notion de consentement est ainsi très représentée parmi les œuvres exposées, notamment dans les tableaux Le Verrou ou La Résistance inutile. Une plongée fascinante au cœur d’une société qui se transforme. Mais si l’exposition réunit un nombre impressionnant de toiles et multiplie la documentation (exemplaires de contes érotiques illustrés par le peintre, gravures, reproductions…), on regrette tout de même l’ambiance quelque peu solennelle qui y règne. Fragonard, libertin et amoureux aurait peut-être mérité un peu plus de frivolité et de légèreté. Malgré cela, l’esthétique raffinée et délicate du peintre reste un ravissement pour les yeux et ses personnages si parfaitement représentés confèrent une humanité touchante à ses toiles. Regard malicieux et joues rosies, ils semblent nous observer depuis leurs cadres, comme pressés de nous voir quitter le musée pour pouvoir batifoler en paix.