François Kollar, un ouvrier du regard

Le Jeu de Paume redécouvre l’artiste, un photographe protéiforme dont l’œuvre donne à voir la France au travail dans les années 30, mais aussi d’admirables natures mortes (publicitaires) et de belles figures de mode.

Portrait de François Kollar © Donation François Kollar / Médiathèque de l‘architecture et du patrimoine, Charenton-le-Pont.

Ne pas se laisser décourager par la désignation quelque peu technique accolée à François Kollar : “l’un des plus grands maîtres du reportage industriel en France au xxe siècle”. Car la rétrospective consacrée à ce photographe français d’origine hongroise met en valeur un fait plus important : son talent et sa capacité à produire des images incroyablement maîtrisées, où les corps et les textures voient leurs qualités organiques sublimées par des cadres justes. Voici donc près de 130 tirages des années 30 à 60, dont certains inédits, qui racontent le parcours d’un homme qui aurait sans doute pu connaître la même gloire que certains de ses célèbres artistes contemporains (comme en témoignent notamment ses magnifiques portraits).

François Kollar, Poliet et Chausson, Gargenville, 1957-1958, épreuve gélatino-argentique, tirage d’époque, 29,7 x 21,6 cm, donation François Kollar, Médiathèque de l’architecture et du patrimoine. 

Mais les choix d’un artiste, parfois guidés par le destin (Kollar, quittant à 24 ans sa Hongrie natale pour s’installer à Paris, y trouve d’emblée un poste dans les usines Renault, qui le familiarise avec le monde ouvrier français) font ce que l’Histoire retient d’eux. Reste que l’on découvre au Jeu de Paume l’œuvre de cet homme étonnant qui s’est consacré à autant de domaines que l’exposition propose de parties : la publicité, le travail en France (avec sa monumentale série La France travaille, commandée à l’époque par les éditions des Horizons de France, documentant les métiers de l’Hexagone entre 1931 et 1934 sur l’ensemble du territoire, et qui constitue le cœur de l’exposition), les photos de mode et portraits de ses grandes figures, telles Gabrielle Chanel ou Elsa Schiaparelli, l’Afrique occidentale française (il est allé y documenter les investissements économiques et d’infrastructure de l’État français sur commande de ce dernier) et les reportages industriels tardifs.

François Kollar, Le mannequin Muth, Balenciaga, années 1930, tirage d’époque, 29 x 22,4 cm. © François Kollar / Médiathèque de l’architecture et du patrimoine.

On est en droit de se poser la question de la propagande : quelle France, quelle Afrique Kollar a-t-il représentées, surtout en mission commandée ? Il apparaît que sans être rebelles, ses images échappent à une trop grande soumission idéologique, ou à une idéalisation primaire. François Kollar est davantage documentariste et artiste que politicien. Il s’attache à montrer le cœur d’un travail ou d’une industrie, sans s’attarder sur son aspect social certes, mais en y convoyant néanmoins de précieux témoignages historiques. L’importance de la croissance industrielle pendant les 30 Glorieuses (et partout, la domination de l’idéologie du progrès) ; la forte présence des femmes dans l’industrie ; l’intensification de l’agriculture ; comment se faisait un flotteur d’hydravion, le rivetage d’un pont de bateau, des vêtements couture ; comment les machines grandissent.

François Kollar, Rufisque, chaussures Bata, 1951, épreuve gélatino-argentique, tirage d’époque, 22,6 x 24,8 cm, donation François Kollar, Médiathèque de l’architecture et du patrimoine. 

Parfois, comme débordé par son propre talent, l’artiste bouscule le documentariste et compose une photographie transcendée, poétique. Ce talent pour la composition brille davantage en studio, lorsqu’il aborde la publicité (avec un talent singulier) ou la mode. En toute chose, Kollar garde une distance, une sensible élégance. On se réjouit de sa redécouverte que l’on savoure comme une belle rencontre.

Découvrez le teaser de l’exposition : 

François Kollar at Jeu de Paume – Teaser from Jeu de Paume / magazine on Vimeo.