Grand Corps Malade : du slam à la caméra

On connaît tous ce slameur à la voix grave et au corps abîmé. Le voici désormais réalisateur. Adaptant la semaine prochaine son livre Patients, il raconte sa convalescence avec humour et talent.

Le film montre vos mois de galère en centre de rééducation après votre accident de plongeon qui vous a laissé tétraplégique. Et pourtant, on y rit du début à la fin. Comment avez-vous réussi à éviter le pathos ?

Grand Corps Malade : On savait dès l’écriture du scénario que l’objectif, c’était d’éviter ça. En plus avec Mehdi Idir, mon coréalisateur, on peut difficilement imaginer faire un film sans faire de la vanne, car c’est dans notre ADN. Et en plus, il se trouve que les centres de rééducation, c’est un milieu très très drôle. Dans tous les endroits compliqués à vivre, il y a un de la drôlerie qui ressort de ça. Et là c’est le cas, il y a un humour handicapé qui est très trash. Après, les moments dramatiques il ne faut pas les éviter, mais en tout cas on ne va pas surligner le trait et mettre des grands violons au moment des pleurs.

Qu’est-ce qui n’est pas autobiographique ?

Pas grand-chose en fait. Tous les personnages du film ont existé, toutes les scènes ont eu lieu. Après, si l’acteur principal s’appelle Ben, c’était à la fois pour prendre un peu de distance, peut-être un peu de pudeur, mais surtout pour mieux servir le propos. L’appeler Fabien, faire des allusions au slam, je trouve que ça aurait vampirisé le propos. Le but du film, ce n’est pas de raconter mon histoire, mais celle de ces gens-là, qui vivent ça. Ce n’est pas un biopic de ce qu’était Grand Corps Malade avant de faire de la scène.

On voit que vos amis ne se rendent pas compte de la gravité de la situation.

Oui, petit à petit, il y a les premiers coups de fil : « Qu’est-ce qui t’es arrivé exactement ? » Après, à l’inverse il y avait des rumeurs qui disaient que j’étais mort. Mais oui, au départ on ne sait pas trop.

Vous montrez aussi que vous aviez honte de dire ce qui vous était arrivé.

Oui, c’est plus sexy de dire : « J’ai eu un accident de moto » que : « Je me suis tapé la tête dans le fond de la piscine sur un accident de plongeon ». Au début, tu n’oses pas trop le dire, après tu t’y fais. Et surtout, tu apprends que c’est un accident fréquent, donc que ce soit un peu pédagogique pour que les parents disent aux enfants de toujours vérifier le fond.

Et les combats de boxe en fauteuil roulant, ça existe ça ?

Oui, ça a eu lieu aussi : la tétra-boxe. On a fait quelques combats.

Le temps qui passe en centre semble différent.

À l’hôpital on s’emmerde un peu, et là on parle des années 90 où il n’y avait que cinq chaînes à la télé. Mais de toute façon, tu as peu de divertissements, et d’autant plus quand tu es tétraplégique. Si tu veux allumer la télé, tu attends que quelqu’un le fasse pour toi. Quand tu es dépendant des autres pour le moindre geste, le temps prend une dimension particulière.

Pourquoi ne pas apparaître sur la BO du film, à part en générique de fin avec Anna Kova ?

Comme je disais, l’idée est de rendre le personnage un peu universel, de se détacher de Grand Corps Malade. Du coup, si on entend ma voix et mes chansons ce n’est pas terrible. En plus, j’aurais trouvé ça lourd.

Que seriez-vous devenu sans cet accident ?

Aucune idée. On ne peut pas refaire l’histoire. Dans la vie, il y a tellement de virages, je ne sais pas du tout ce que j’aurais fait.

Joueur NBA ?

Oh non, malheureusement. J’avais 19 ans, je jouais en National 3. Allez, j’aurais peut-être pu gratter une Pro B, mais la NBA non. Je pense que j’étais en retard.

Sans l’accident, on ne vous connaîtrait peut-être pas. Vous y pensez parfois ?

Non. On peut avoir une vie très heureuse sans être connu. Si c’était à refaire, je crois que j’éviterais quand même cet accident. Des fois on me dit : « Alors ! Finalement c’était une bonne chose. » Non, ce ne sera jamais une bonne chose, il y a eu beaucoup de souffrances derrière, aujourd’hui il y a toujours un handicap qui est là, et il faut vivre au quotidien avec. Des fois, les gens l’oublient un peu. Après oui, ma reconversion a été réussie. Je suis parvenu à retrouver une passion, et je suis très heureux aujourd’hui.

Côté musique, est-ce que passer du slam dans les bars aux émissions de variété populaire, c’était un choix délibéré ?

Au départ c’est le slam dans les bars avec une culture très underground, mais dès mon premier album en 2006, j’ai fait le choix d’épouser une carrière grand public, de mettre mes textes en musique, de faire des émissions de télé pour défendre mon album, et surtout l’objectif ultime, c’était les tournées. Pour moi il n’y a pas vraiment d’évolution entre 2006 et maintenant. Depuis le début, je suis ouvert aux duos. Je suis heureux d’en avoir fait avec des slameurs, des rappeurs, ou avec Cabrel ou Aznavour, ou avec Sandra Nkaké qui est une chanteuse de jazz, avec Elise Oudin-Gilles qui est une chanteuse lyrique. Moi j’adore ça. Le slam c’est avant tout de l’écriture, tu peux le marier à beaucoup de choses.

C’est difficile d’être engagé dans ses textes quand on veut perdurer dans le métier ?

J’essaie de ne pas trop me poser ces questions-là, de rester un peu dans la fraîcheur des débuts. Même dans les bars, j’avais des textes très personnels, ou très légers, ou très fleur bleue, et puis de temps en temps un texte un peu plus concerné sur un sujet de société. Aujourd’hui, j’essaie de faire pareil, mais ce n’est pas parce que je suis connu que je dois absolument donner mon avis sur tous les sujets d’actualité.

Est-ce que votre nom de scène n’est pas un carcan finalement ?

Non, si je m’en sentais prisonnier, je l’aurais changé. C’est vraiment parti d’une boutade. Ma première soirée slam, je dis au mec que je m’appelle Fabien, et il me dit : « Tu n’as pas de pseudonyme ? » Tout le monde avait des noms bizarres, donc j’ai lâché ça comme ça Grand Corps Malade, en pensant que ça ne me suivrait qu’une soirée, finalement c’est resté, et ça me va très bien.

Pour terminer, est-ce que vous avez envie de refaire des films ?

Oui, avec Medhi on a déjà des idées et on va se remettre à l’écriture d’un scénario. Je vais faire un disque entre temps, mais j’ai très envie de recommencer. Mais, sur un autre sujet. Ce ne sera pas Patients 2 font du ski.

Patients, de Grand Corps Malade et Mehdi Idir, avec Pablo Pauly, Soufiane Guerrab, et Moussa Mansaly. Comédie dramatique. Sortie le 1er mars.