Insurrection visuelle

N’imaginez pas y trouver une histoire exhaustive des différentes insurrections politiques ou sociales. L’exposition Soulèvements au musée du Jeu de Paume savamment pensée par l’historien et philosophe Georges Didi-Huberman, relève plutôt du récit visuel à partir duquel chacun peut se laisser aller à sa propre interprétation.

Anachronique, presque anarchique. L’exposition orchestrée par Georges Didi-Huberman dévoile une sélection de documents, œuvres picturales, photographies, films… où émotions collectives et différentes révoltes s’articulent autour de cinq grands chapitres dans lesquels l’éclectisme règne en maître. Au point de présenter, par exemple, l’une des 80 gravures satiriques Los Caprichos du portraitiste de la famille royale espagnole Francisco Goya (1799) à côté des photographies de la militante communiste Tina Modotti (1927).

Figures de style visuelles 

Dennis Adams, Patriot série "Airborne", 2002, C- Print contrecollé sur aluminium © Dennis Adams / CNAP / Courtesy Galerie Gabrielle Maubrie

Au détour de la première pièce, le titre “Par les éléments (déchaînés)” apparaît avant que l’on découvre la photo d’un sac plastique par Dennis Adams, qui rappelle métaphoriquement que la notion de soulèvement peut être très large. Dans la même veine, la vidéo de Roman Signer Red Tape, qui dévoile un ruban rouge flottant au gré de l’air pulsé au milieu d’une pièce, laisse place au cliché de Kiyoji Otsuji pris lors de l’exposition Gutaï de Saburô Murakami (l’un des plus importants mouvements fondateurs de l’art contemporain mondial) et introduit peu à peu le second volet “Par les gestes (intenses)”. Celui-ci explore à travers Le Révolutionnaire sur une barricade de Gustave Courbet (1848) ou les images de Gilles Caron – témoignage des prémices du conflit nord irlandais de 1969 – la manière dont les énergies, les forces, prennent forme et la façon dont nous les percevons. Un chapitre empreint du travail que le commissaire de l’exposition Georges Didi-Huberman a effectué à travers ses essais Dans l’œil de l’Histoire et qui introduit une réflexion sur l’histoire des mouvements, des peuples et des gens.

 

Schwebender Tisch/ Floating Table [Table flottante], 2005 Vidéo couleur, son, 2’27’’ Caméra : Aleksandra Signer Roman Signer /Galerie Art: Concept, Paris

 

Gustave Courbet Révolutionnaire sur une barricade, projet de frontispice pour Le Salut public, 1848 Fusain sur papier 9,5 × 12,5 cm Musée Carnavalet – Histoire

 

Les gestes manifestent des forces, des désirs, des revendications et des résistances qui se matérialisent “Par les mots” dans le chapitre suivant. Comment peut-on partager des idées, des revendications, les mettre sur la place publique, les poser, en débattre, les diffuser, les repenser, trouver des formes pour les véhiculer ou les échanger ? La jeunesse répond merde, appel (paru dans Libération en 1943) des mouvements résistants nés de la deuxième guerre, illustre l’insurrection face au pouvoir en place, tandis qu’un manuscrit de Victor Hugo, véritable apologie de la monarchie, démontre que l’on peut s’insurger contre, mais aussi se soulever avec quelque chose. Plus subversif, le Livro de Carne du militant politique Artur Barrio représente un livre fait à base de viande rouge, que l’on pourrait voir comme une digression, mais qui amène tout naturellement au quatrième chapitre – que l’on attend peut-être de manière plus évidente –, “Les conflits (embrasés)”.

Anonyme français «La jeunesse française répond : Merde ! », appel publié dans Libération, no 20, 1er mars 1943, Tract 21 × 29 cm Collection particulière

De la confrontation naît l’affrontement

La Barricade de la rue Saint-Maur-Popincourt de 1848 (première photo historique de barricades) se mêle ici aux clichés d’Henri Cartier Bresson et à ceux d’Allan Sekula. Toutes sous-tendent par leur chronologie la différence entre puissance et pouvoir. Georges Didi-Huberman donne à comprendre par cette approche que quelqu’un d’influent n’est pas forcément en position de pouvoir. Il met en avant la force de ces mouvements de lutte qui ne réclament plus leur droit mais s’en emparent et dont la puissance peut soulever les montagnes. « Lorsqu’on se soulève, on est souvent en position de non pouvoir, on ne le réclame pas ou on ne l’obtient pas forcément. Même si le soulèvement n’a pas gain de cause tout de suite, il se transmet. » Le soulèvement représente ainsi notre capacité à souhaiter, revendiquer et résister.

Eduardo Gil Paraguas. Segunda Marcha de la Resistancia [Parapluies. Deuxième marche de la Résistance], Buenos Aires, 9-10 décembre 1982 Épreuve gélatinoargentique, tirage moderne 50 × 60 cm Collection Eduardo Gil

Le cinquième et dernier acte “Par désir (indestructibles)” mêle la souffrance des mères – d’enfants disparus –, place de Mai à Buenos Aires (immortalisées par Eduardo Gil en 1982), à celle des Blacks Panthers (Ken Hamblin) après la mutinerie de la prison d’Attica, et introduit aussi avec Jeux d’enfants à Montjuic (de l’Espagnol Agusti Centelles) l’idée optimiste que les combats se transmettent de génération en génération et qu’une fin annonce toujours un recommencement. Une mise en perspective telle que le prônait l’historien de l’art allemand Aby Warburg et qui consiste à exposer des œuvres, des documents, en dehors des linéarités habituelles : « L’idée est de ne pas regarder des œuvres seules, mais de les observer par rapport à d’autres. Et c’est de cette confrontation et de ce dialogue que peuvent naître des questionnements ».

Ken HAMBLIN, Beaubien Street, 1971, tirage gélatino-argentique.

Agustí Centelles Jeux d’enfants à Montjuic, Barcelone, 1936 Épreuve gélatinoargentique, tirage moderne 12 × 17,3 cm Centro Documental de la Memoria Histórica, Salamanque 

Au terme de la visite, on pourra s’étonner que plusieurs combats majeurs, à l’instar de l’Apartheid, manquent à l’appel. Ou encore se demander pourquoi la lutte féministe est illustrée par les caricatures Les Femmes socialistes et Les Divorceuses d’Honoré Daumier. Georges Didi-Huberman justifie l’absence de ces batailles  en expliquant que l’exposition appelle à l’exploration et à l’imagination. Elle induit une dynamique dans laquelle le spectateur est acteur et peut réfléchir à des œuvres qu’il aurait voulu ajouter. Un exercice auquel pourront s’atteler les visiteurs au-delà des frontières. En effet, l’exposition s’exportera à Barcelone, Buenos Aires, Mexico et Québec à partir du mois de février. Elle pourra alors prendre une nouvelle dimension puisqu’elle sera reconfigurée en fonction de chaque lieu, d’autres œuvres venant s’ajouter ou remplacer celles existantes._

Jusqu’au 15 janvier au Musée du Jeu de Paume. www.soulevements.jeudepaume.org