Interview : Albert Dupontel adapte « Au Revoir Là Haut »

Brillant sale gosse du cinéma, Albert Dupontel adapte Au revoir là haut, le Prix Goncourt 2013 de Pierre Lemaitre. Une fresque rocambolesque dans l’après-guerre 14-18, d’apparence plus sage, où Dupontel met pourtant son grain de fiel.


© Photo : Jérôme Prébois / ADCB Films

D’où vous est venue l’envie de vous lancer dans ce projet ?

Albert Dupontel : Du livre. L’anecdote, c’est que je lis (rires). Je me suis senti à l’aise avec ces archétypes sociaux décrits par Pierre Lemaitre. De l’affairiste affairé au prédateur social, en passant par l’artiste génial ou le pauvre gars perdu par les événements. Donc encouragé par une telle valeur intellectuelle, je me suis lancé. Et très bizarrement, de façon inquiétante, tout s’est bien passé.

Avec ce film sur l’après-guerre, on pourrait croire que vous êtes moins social et satirique qu’à l’accoutumée, et pourtant, non.

La guerre a existé parce que justement, il y avait une montée sociale. Ce qui a permis aux dominants de profiter des fissures, de s’octroyer le contrôle en déclenchant une guerre. C’est un jeu pervers, épouvantable, c’est la pire chose qu’on puisse imposer à des individus. Et en plus, c’est doublé d’une culture du patriotisme. Dès l’école, les enfants sont élevés avec l’hymne national, le drapeau et l’idée qu’il y a des ennemis qu’il va falloir combattre. Donc dès qu’il y a la guerre, les gens partent presque avec enthousiasme. C’est une éducation totalement détestable, dans laquelle nos cultures se sont complues pendant des années. En plus, la Première guerre génère la deuxième dont découle, plus ou moins, cette troisième guerre écologique qui est en cours. Et aujourd’hui, le type qui fait la guerre, c’est celui qui survit par miracle, qui veut se réintégrer et qui n’a pas de travail.

Vous dites d’ailleurs « qu’une petite minorité, cupide et avide, domine le monde ».

Il paraît que la moitié des richesses du monde est entre les mains de 50 personnes. Il ne faut pas s’étonner si ça ne va pas. Certains milliardaires payent moins d’impôts que leurs employés. C’est une mentalité dévastatrice. Il y a 100 ans, ça a commencé par le même point culminant. L’ego humain est mal orienté et amène au drame.

Est-ce que le cinéma peut changer le monde, alors ?

Malheureusement non, le cinéma commente. Je vais vous parler du monde, mais je vais vous distraire. C’est ce que j’essaie de faire avec mes films. La seule référence que j’aie moi dans le cinéma, le seul classique que je considère, c’est Chaplin. C’était un cinéaste hautement politique qui a raconté, avec son personnage de clochard et beaucoup d’acuité, l’époque qu’il traversait, tout en nous distrayant et en nous faisant beaucoup rire.

9 mois fermes a obtenu le César du meilleur scénario et de la meilleure actrice. Ça vous a aidé pour faire Au revoir là-haut ?

Non. D’ailleurs, je ne vous cache pas avoir beaucoup de réserves sur les César. Je trouve que dire qui sont les meilleurs est un peu vain. Et la tragédie de nos sociétés, pour en revenir au débat de fond, c’est que dès l’école on nous met en compétition, il n’y a qu’un vainqueur et beaucoup de vaincus. Or, c’est une aberration de commencer à cataloguer les enfants très tôt avec des : « C’est bien. Toi c’est pas bien ». On a tous vécu ça et c’est une erreur. Donc les César, j’ai un peu de mal avec ça. 

À ce propos, il y a une vidéo sur internet où vous dites des choses très justes sur l’éducation. 

L’école est au service de la société. Or c’est l’inverse qui doit se passer. C’est pour ça que j’aime beaucoup les méthodes Montessori, Freinet… Bon, ce n’est pas toujours bien fait, mais ces écoles alternatives sont très intéressantes. C’est quoi, en gros ? Laisser à l’enfant sa curiosité naturelle. Il a appris à marcher et parler tout seul. C’est un génie. C’est ce que Picasso disait : « Tous les enfants sont des génies ». Le problème, c’est qu’il faut le rester ; et en ne les mettant pas dans un moule dès l’âge de 5 ans, il y a une chance qu’ils soient beaucoup plus créatifs et moins enclins à cette putain de compétition qui nous tue. En plus de leur diplôme, ils sortent avec une confiance en eux, ce que le système classique ne permet pas. Et je sais de quoi je parle, je l’ai vécu.

Pourquoi faites-vous du cinéma ?

C’est la seule façon d’affronter la réalité. C’est ce qui donne un sens à ma petite vie. L’imaginaire m’intéresse beaucoup plus que le réel. Je comprends mieux le réel depuis l’imaginaire. Quand j’étais jeune, la seule façon de fuir mes études de médecine – concrètement l’hôpital qui racontait au jour le jour ma condition éphémère et celle des autres –, la seule façon brouillonne que j’aie trouvée, c’était de m’enfermer dans des salles obscures.

Où en êtes-vous de votre carrière aux USA ?

J’avais le fantasme d’arriver enfin à faire des films en anglais avec des acteurs que j’aime beaucoup. J’adore John Turturro, par exemple. J’ai bien une histoire qui pourrait coller, mais arriver là-bas avec un projet c’est un peu comme un Albanais qui vient vendre des oranges à Rungis – je n’ai rien contre les Albanais, hein – malheureusement, on n’est pas forcément vu d’un très bon œil. J’ai fait quelques tentatives par le passé, et je suis vite rentré dans ce cher Hexagone qu’on maudit, mais qui est certainement l’un des endroits les plus chouettes au monde pour vivre.

Que diriez-vous au petit Albert de 10 ans si vous le croisiez aujourd’hui ?

« Continue à délirer. N’aie pas peur. Écoute un peu moins les adultes. »

Que reste-t-il de vos 20 ans ?

Plein de bons souvenirs. Mais si je devais y revenir, je commencerais juste plus tôt à faire du cinéma. Mon père était médecin, ma mère dentiste, donc forcément j’étais dans un moule. Mais intérieurement, il y a un schisme qui se crée avec l’âge, et je me suis rendu compte que je n’étais pas vraiment à ma place. Le plaisir que me procurait le simple fait d’aller voir un film était incommensurable. Et à un moment donné, ne pas en tenir compte, c’est se renier. Voilà ce qu’il me reste de mes 20 ans : la chance de ne pas m’être renié.

Et comment vous voyez-vous à 80 ans ?

J’aimerais bien continuer à faire des films le plus tard possible. Finir les bras en croix scotchés avec du gaffer. C’est une mort idéale. Avec le film fini !

Un mot de conclusion ?

Soyez-vous même, parce que la place des autres est déjà prise.


© Photo : Jérôme Prébois / ADCB Films

Au revoir là-haut, de et avec Albert Dupontel, avec Nahuel Pérez Biscayart et Laurent Lafitte. Comédie dramatique. Sortie le 25 octobre.