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Interview : Camélia Jordana à l’affiche du Brio

Prochainement à l’affiche du Brio (le 22 novembre), elle incarne une étudiante banlieusarde préparant le concours d’éloquence auprès de Daniel Auteuil. Une ode aux mots et à la liberté d’expression qui colle bien à la chanteuse comédienne.

Pourquoi as-tu accepté ce rôle de Neïla Salah, jeune étudiante en droit à Assas qui va se lancer dans le fameux concours d’éloquence ?

Camélia Jordana : J’étais déjà très excitée à l’idée de travailler sur un film avec Yvan Attal. En plus, Daniel Auteuil est entré dans le projet. C’était d’autant plus excitant. Et j’avais très envie de défendre cette Neïla Salah, pour sa force, sa ténacité, son courage, son impatience aussi. Et puis, son parcours et le fait que ce soit une femme qui pousse du coude pour s’intégrer dans un milieu qui n’est pas le sien, dont elle n’a pas les codes et dans lequel on lui laisse sa place, tout simplement parce qu’elle la prend.

Comment s’est passé la rencontre avec ce monstre qu’est Daniel Auteuil ?

(Rires) Monstre de cinéma oui, mais pas un monstre du tout. Il est arrivé à la fin de mon dernier essai, on s’est salués, il a fait une blague à Yvan Attal, et ils se sont checkés. Et je me suis dit : « Ah bon ok, en fait tout va bien. C’est un humain ». Évidemment, j’étais impressionnée. Ce n’est pas quelqu’un de très démonstratif, mais il est bienveillant, généreux et attentionné. Il faut savoir saisir ses petits gestes comme une main sur l’épaule ou un clin d’œil.

Dans le film, son personnage, le professeur, est quand même assez raciste…

En fait, il n’est pas raciste. Je le vois plutôt comme quelqu’un de provocateur, d’assez seul, d’assez triste peut-être. L’année d’avant, sa tête de turc était un étudiant blond bourgeois…Dans la scène d’ouverture, j’arrive en retard dans l’amphi. Le prof me lance : « C’est typique ». Je demande : « Typique de quoi ? » Et là, c’est l’assemblée qui prend partie : « Vous n’avez pas le droit, c’est du racisme ». Parce que je ne suis pas perçue par les étudiants comme une élève en retard qui perturbe un cours, mais comme une élève arabe en retard qui perturbe un cours. Mais l’intention du professeur n’est pas de faire une remarque raciste.

Que te reste-t-il de cette expérience de préparation du concours d’éloquence ?

Le fait est que depuis toute petite, j’ai l’amour des mots. J’ai toujours écrit des chansons. La grammaire et l’orthographe sont mes jeux préférés. D’autant plus que cela permet de structurer la pensée. C’est pour ça que c’est très important une langue. Donc je garde de cette expérience qu’il faut absolument que je lise Schopenhauer (rires).

Et est-ce qu’il vaut mieux parler avec éloquence, mais ne pas adhérer à ce qu’on dit, ou parler moins bien mais penser ce qu’on dit ?

Moi je pars du principe qu’il faut dire les choses, dans la vie. Qu’elles soient mal dites ou non, ça simplifie tout. Après, les dire avec éloquence c’est quelque chose à laquelle je tiens aussi. Les mots, c’est mon dada.

Quel effet ça fait d’être la star de l’année ?

(Rires) Je ne sais pas, je ne me vois pas comme ça, mais je travaille énormément et je dors peu. Je me cantonne à ça. Mais c’est chouette. Je suis très touchée de la bienveillance du milieu du cinéma dans la mesure où je suis chanteuse. J’avais des a priori. Je m’attendais même à des papiers du style : « Ah, la chanteuse, elle se fait un délire, elle se met au cinéma », mais je n’ai rien lu de ce genre. Il y a un truc très accueillant qui est assez touchant.

Une question bateau : tu préfères la chanson ou le cinéma ? Ton papa ou ta maman, en gros ?

(Rires) J’adore les deux. Ce sont des métiers très, très, différents. Ce qui change, c’est que la musique, je peux la faire seule dans la rue – même si je préfère la partager avec des gens –, tandis que le cinéma, non, c’est une histoire de groupe. Et puis, en tant que comédienne, ce sont les gens qui décident de me faire travailler, alors qu’en musique, c’est moi qui suis leader du projet.

Tu rêvais de ça quand tu étais enfant ?

Bien sûr, mais justement c’était inaccessible. Parce que je suis née à Toulon, je n’avais pas d’artistes autour de moi, et au forum des métiers on ne nous explique pas comment devenir chanteuse ou comédienne.

De quoi rêves-tu maintenant ?

Je rêve de pouvoir continuer à faire des films, de la musique, exporter ma musique à l’étranger, réaliser, écrire des romans, faire de la photo, de l’art plastique, apprendre à mixer. Essayer encore et toujours des belles choses.

Si tu passes d’un art à l’autre à chaque fois avec le même succès, tu vas finir par devenir le nouveau Picasso…

(Rires). Au moins, oui.

Ça donne la grosse tête, ce succès ?

Je ne crois pas. J’ai toujours ma famille et mes amis. Je me dis que c’est un bon signe.

Qu’est-ce qu’on te dit quand on te reconnaît dans la rue ?

Ça dépend. Ça a pas mal évolué avec le temps. À une époque, les gens demandaient une photo ou un autographe par rapport à la Nouvelle Star. Ensuite, ils me demandaient de chanter « Non, non, non » et j’entendais : « Ah, c’est la fille de la Nouvelle Star ». Et après : « Bravo pour le film avec Kheiron ». Et puis : « Les attentats, l’hommage » « Ah, la couv en Marianne ». Les gens me parlent de mes projets et ça, c’est assez chouette.

Avec le recul, quel souvenir gardes-tu de cette couverture de L’Obs (dés)habillée en Marianne ?

J’étais ravie de faire ça. Et je suis très heureuse encore aujourd’hui d’avoir vu un magazine comme L’Obs proposer à une jeune, à une femme, à une artiste, à une Arabe, à une Française, d’incarner Marianne en couv après les attentats.

Que dirais-tu à la petite Camélia de 10 ans si tu la croisais aujourd’hui ?

« Serre les dents, ça va aller » (rires). Et dors ! Dors tant que tu peux.

Ce n’est pas si loin puisque tu n’as que 25 ans, mais que reste-t-il de tes 20 ans ?

Le soir de mes 20 ans. Mes amis m’avaient demandé ce que je voulais pour l’occasion. J’étais totalement obsédée par les nuages. Et j’ai eu un anniversaire nuage. Je suis rentrée chez moi, il y avait ma sœur et tous mes amis. Le plafond était parsemé de nuages qu’ils avaient fait en coton. Il y avait un gâteau en meringue, des bijoux en cadeaux et des coussins Bibop et Lula. C’était une magnifique fête, j’étais tellement heureuse et légère, je revenais de mon premier tournage avec un premier rôle. Il me reste cette légèreté.

Tu es toujours sur ce nuage ?

Oui, plutôt, je crois. Même, il s’agrandit et se “fluffyfie” encore (rires).

Le Brio d’Yvan Attal, avec Daniel Auteuil, Camélia Jordana et Yasin Houicha. Comédie dramatique. Sortie le 22 novembre.