Rencontre avec Frédéric Bouchet, commissaire de la Biennale Émergences de Pantin

Avec sa 5e édition du 11 au 14 octobre 2018, la Biennale Émergences de Pantin s’installe comme un rendez-vous de plus en plus important dans le monde du design et des métiers d’art. A Nous Paris a rencontré son commissaire qui nous en dit beaucoup plus sur cette nouvelle édition.

 

Pôle des métiers d'art / Biennale Emergences, 2016 © ADumont
Pôle des métiers d’art / Biennale Émergences, 2016 © A. Dumont

La Biennale Émergences revient pour une 5e édition, quelle en est son histoire ?

Créée en 2010, elle fait suite à un salon annuel des métiers d’art à Pantin. Conduite par la ville et l’impulsion du maire Bertrand Kern, elle est reprise en 2012 par l’Établissement public de territoire Est Ensemble. Le but ? Professionnaliser l’opération économiquement pour les artisans du territoire et d’ailleurs. L’idée ? Se dédier aux métiers d’art, créer un pôle d’accompagnement et un réseau d’ateliers. Installée au Centre National de la Danse (CND) de Pantin depuis ses débuts, aujourd’hui la Biennale est sur une dynamique de festival, coordonnée sur plusieurs sites, en partenariat avec certains lieux de la ville. Désormais nous sommes sur une connexion entre le savoir-faire, la technique et la démarche créative d’artistes.

 

En 2016, la Biennale change de nom. Elle s’appelait Déco et Création d’Art et devient Émergences. Quelle est l’idée de ce changement et que signifie Émergences ?

L’idée était de transformer le nom pour signifier la notion de tremplin, l’émergence de nouvelles pratiques. Il ne faut pas voir l’âge mais plutôt la jeunesse de la pratique. C’est également l’émergence d’un territoire avec la ville de Pantin et la Seine-Saint-Denis. La Biennale a pour but de refléter ce qu’il s’y produit avec les artistes locaux mais également avec d’autres pays européens. Nous essayons d’avoir une vision prospective, ce qu’il y a de novateur dans le champ du design. Nous ne sommes pas que sur des enjeux commerciaux. Nous le voyons d’ailleurs cette année avec l’exposition Interstices, réalisée conjointement avec Earlwyn Covington, curateur, écrivain et enseignant à la Design Academy Eindhoven au Pays-Bas.

 

Les notions de territoires et du Grand Paris reviennent très régulièrement dans vos réponses et semblent donc très importantes. Pourriez-vous nous signifier cette importance ?

Il y a un fort potentiel de créativité sur le territoire de la Seine-Saint-Denis et du Grand Paris : Pantin, Pré-Saint-Gervais, les Lilas, Bagnolet et Montreuil. Cette zone est influencée par de nombreux créateurs : architectes, designers, artistes plasticiens, artisans, etc. Ils s’installent depuis plusieurs années maintenant car les loyers sont moins chers pour des surfaces plus grandes. Cela crée un effet d’entrainement. Il y a aujourd’hui un véritable maillage des créateurs sur le territoire dans une logique économique et culturelle. La municipalité soutient cet effet et en retire une vraie force pour s’ouvrir sur l’extérieur.

 

Depuis ses débuts, la Biennale se passe au Centre National de la Danse. Comment investissez-vous ce lieu à l’architecture brute et non destiné à ce genre d’événements ?

CND © Marc Domage
CND © Marc Domage

 

Cette année pratiquement tous les espaces du CND sont exploités à part le dernier niveau. Ce lieu invite à la déambulation, à l’expérience du visiteur. Il y a un coté immersif. Avec l’exposition Interstices, le CND est également un protagoniste. La démarche de chacun des artistes prend en compte son architecture. Tout n’est pas appréhendable directement. Le public doit chercher dans ses nombreux recoins. Il y a plusieurs niveaux de lecture et hauteurs de regard. L’objectif est de créer une expérience singulière. L’espace se définit également en îlot avec des pièces et prototypes de chaque designer.

 

Cette édition, c’est 80 talents dans le secteur principal. Comment se fait votre sélection et qui compose votre comité ?

Lampe allumée sur une table.
Marine Hunot © WeCoEdit

 

Nous réalisons un appel à candidature quelques mois avant et nous prospectons aussi de notre côté. Pour cette édition nous avons reçu environ 150 dossiers. La sélection se fait sur plusieurs critères : la qualité et le savoir-faire, le parcours (mais qui ne doit pas forcément être classique), les enjeux d’innovation et de création, une offre singulière, une forme de renouvellement et une inscription dans une actualité. Le choix se fait par un comité de sélection composé par : Françoise Seince, directrice des Ateliers de Paris,  Nicolas Rizzo, directeur adjoint de l’Institut National des Métiers d’Art, Samuel Accoceberry et Véronique Maire, designers, ainsi que les équipes de Est Ensemble dont je fais partie et notre agence de communication 14 septembre.

 

La Biennale montre une frontière de plus en plus poreuse entre les arts et notamment avec une nouveauté, l’arrivée de l’art contemporain. Pourriez-vous en dire un peu plus aux lecteurs d’A Nous Paris ?

En effet, cette année c’est une ligne directrice que nous avons souhaité pousser encore plus loin, en écho à l’actualité et à notre société. Une des composantes de la Biennale, c’est une mise en valeur de profils hybrides. Que ce soit dans le design, l’artisanat et l’art contemporain, les créateurs s’émancipent de leur champ de compétences initiales et empruntent d’autres codes relatifs à d’autres formes de création. La Biennale est donc pour nous une manière de valoriser les artistes qui jouent cette porosité, de valoriser la question des savoir-faire et les enjeux de création dans les pratiques de chacun. C’est cette notion d’hybride que nous avons voulu souligner dans l’exposition Insterstices.

Concernant l’art contemporain, nous avons souhaité inviter le CNEAI et l’artiste Claude Rutault à présenter son Jeu de Dames aux Magasins Généraux. C’est un artiste avec qui j’ai déjà travaillé et dont j’ai beaucoup d’estime. Le Pavillon des Arts est également de la partie avec la 2e exposition personnelle dans son espace de l’artiste Alix Desaubliaux. Diplômée de l’École Nationale Supérieure d’Art et de Design de Nancy, elle travaille autour du numérique et de l’aléatoire pour créer ses sculptures.

 

Avec deux pop-up stores et Ortus, une nouvelle plateforme de design émergent, faut-il également voir la Biennale comme un espace économique et non pas comme une simple exposition ?

6 tabourets design de plusieurs couleurs de ABR Concept
ABR Concept, Reda, Meubles 2017 © ABR

 

A part dans les expositions que nous venons de citer, tout est à vendre. Les designers sont de plus en plus soucieux de s’inscrire dans une logique d’auto-production. Ils sont acteurs de la création. Ortus, une plateforme en ligne d’objets inédits correspond à cela et ouvre au moment de la Biennale. L’idée est donc de donner la possibilité au public d’acquérir des pièces uniques, singulières. L’installation au CND confirme cette volonté d’économie en drainant un potentiel d’acheteurs totalement différents. Cela va des employés du CND aux personnes qui travaillent et vivent à Pantin, aux habitués de cette salle de spectacle dont la renommée est de plus en plus forte, et aux Parisiens qui viennent de plus en plus dans le Grand Paris. Nous avons également souhaité inviter les pop-up stores Makers Market et ABR Paris Concept.

 

Vous invitez l’association La Fabrique Nomade. Quel est son ADN et conviez-vous chaque année une association du territoire ?

Vue sur un objet design
La Fabrique Nomade, Phil Arty © La Fabrique Nomade

 

Alors non, nous n’invitons pas une association à chaque fois. Avec La Fabrique Nomade,  nous avons voulu mettre en avant cette démarche de réinsertion des réfugiés qui ne trouvent pas de travail en France. Avec l’association, ils collaborent avec des designers français pour ensuite être réinsérés dans des entreprises qui ont besoin de leurs savoir-faire. Pour nous cela prend du sens de présenter cette approche. C’est un lien entre les artisans et l’entreprise avec une dimension sociale, et qui résonne dans l’actualité et à l’échelle du territoire.

 

Conférences, workshops, tables-rondes. Quel est le programme ? À qui est-il destiné ?

Ce programme a été mis en place avec Aurélien Fouillet, sociologue dans le domaine des sciences humaines, du design, de l’architecture, de l’artisanat et des arts. Sur trois journées, il est question des enjeux de création et de fabrication, du Design Thinking, de la mode en lien avec l’installation d’Esmod à Pantin, d’une conférence D’art d’art !, l’émission de télévision, etc. L’idée est de rendre accessible le discours et les méthodes de l’artisanat et du design au plus grand nombre.

 

Biennale Émergences
5ème édition 
11- 14 octobre 2018
Centre National de la Danse
1 rue Victor Hugo – Pantin 
Ouvert jeudi, vendredi et dimanche de 10h à 19h
Samedi de 10h à 20h

Expositions hors les murs :
Le Pavillon des Arts d’Est Ensemble
18 rue du Congo – Pantin

Cneai, Les Magasins Généraux
1 rue de l’Ancien Canal – Pantin