Interview : Izïa Higelin à l’écran dans le Rodin de Jacques Doillon

Il fallait au moins la folie d’Izïa Higelin pour incarner celle de Camille Claudel à l’écran dans le Rodin de Jacques Doillon. Le biopic n’a fait que confirmer le talent fou de la jeune actrice qui a rayonné au Festival de Cannes.


© Unifrance 

Pourquoi as-tu accepté de faire ce film ?

Izïa Higelin : Ben quand même (rires) ! J’aurais vraiment été une idiote de première de refuser une chose pareille. On avait rendez-vous dans un resto, et Jacques me parle pendant trois heures de Rodin et Camille Claudel avec sa petite voix basse, donc faut vraiment se concentrer sur ce qu’il dit. Et à la fin du rendez-vous, il me dit : « Bon ben c’est bon, je t’envoie le scénario » alors que moi j’étais juste partie pour un rendez-vous.

 

Il paraît que Doillon ne t’avait jamais vue jouer avant.

Ça tombe bien, je n’ai pas vu ses films. Un partout (rires).

 

Bon, ça fait quoi de succéder à Isabelle Adjani et Juliette Binoche dans le rôle de Claudel ?

Je n’en sais absolument rien, parce que je ne les ai pas vues. Mais au final, ça a été vraiment un plus inimaginable pour moi. Je ne me remercierai jamais assez de ne pas avoir de curiosité cinématographique (rires) – en même temps, ce n’est pas ma génération. Et ça m’a permis de faire ma Camille, ma version. Et après, j’ai eu la validation des femmes du musée Rodin qui m’ont dit que c’était super.

 

Comment as-tu trouvé l’inspiration pour l’incarner ?

J’ai lu beaucoup d’échanges qu’elle avait avec son frère. Et en fait, je me suis aussi fiée à mon instinct. Quand je lis un scénario, je sens le personnage. Camille, je n’ai pas eu l’impression d’avoir à l’étudier, elle m’a parlé – enfin, tranquillou – ça m’a parlé. Je la vois sûre d’elle, téméraire, talentueuse au possible, avec une confiance en elle débordante. La ligne directrice de Camille, c’était pour moi le buste droit et le regard fier. Je l’ai beaucoup jouée les bras croisés, défiante du patriarcat et de ce qu’on pouvait penser d’elle.

 

Elle était folle alors ou pas ?

Folle, non. Paranoïaque, terrain psychologique fragile, mais elle n’était pas folle. Je pense qu’elle a fait une dépression, une crise. Aujourd’hui on appellerait ça un burn-out, mais après on s’en sort. Sa mère l’a obligée à aller à l’asile, et elle a fini sa vie là-bas, alors qu’elle était juste frustrée artistiquement. Et il n’y a rien de plus terrible pour un artiste que de se sentir dévalorisé. En plus, cette passion dévorante pour Rodin, qui était au-delà des étoiles. Elle ne se sentait pas à sa place.


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Comment s’est passée la rencontre avec Vincent Lindon qui n’a pas la réputation d’être facile ?

Pour nous, ça s’est super bien passé. C’est quelqu’un de très intense comme moi. Une alchimie entre deux acteurs, tu ne l’inventes pas. Il se trouve que pour nous, elle était vraiment là. Le contact de la peau, la façon de se parler, tout était là. Et du fait de son investissement en Rodin, moi ça m’a permis d’être vraiment Camille.

 

Quel effet ça fait d’être en compétition officielle au Festival de Cannes ?

C’est fou. Avec Vincent, on s’en parlait à la cantine. Et, honnêtement, monter les Marches entre Vincent et Jacques pour ce grand film, il n’y a pas de plus belle façon d’aller à Cannes. Je n’avais jamais monté les Marches. J’ai toujours refusé, car je voulais vraiment que ce soit pour une bonne raison. Déjà que je ne cours pas les soirées à Paris, ce n’est pas pour me ramener à Cannes.

 

Et un prix d’interprétation, tu y penses ?

Non, il ne faut pas déconner non plus. Là, je pense que ça achèverait ma mère. Ce ne serait pas cool, juste pour elle.

 

Qu’est-ce que ton César du Meilleur espoir féminin pour Mauvaise Fille a changé dans ta vie ?

C’était un peu comme un “Bienvenue”. Un “Hello, ah ben viens, oui, oui c’est cool. On va voir ce que ça va donner”.

 

Où en es-tu de ta carrière de chanteuse ?

Aujourd’hui, j’ai vraiment trouvé un bel équilibre entre le cinéma et la musique. Je ne pourrais pas m’en passer. Je retourne en studio à l’automne et je me concentre un peu sur le cinéma. Et ça fait plaisir. C’est un peu comme des petites vacances. Tu laisses les clefs à quelqu’un. Tu te fais diriger, alors que dans la musique c’est moi qui dirige tout.

 

Tu rêvais de ça quand tu étais enfant ?

Oui. Je voulais être comédienne avant chanteuse, et à 15 ans, quand j’ai vu que c’était plus facile de partir sur les routes de France que d’entrer au conservatoire, j’ai dit : « Ok, je vais faire du rock, en fait ». Mais quand j’avais 13 ans, j’avais un devoir de français dans lequel je devais écrire une lettre à mon moi du futur, et j’avais écrit : « J’espère qu’on montera les Marches de Cannes ». Donc tu vois, je l’ai prononcé un peu comme une incantation. Et quelques années plus tard, ça arrive et il n’y a rien de plus beau que de réaliser ses rêves d’enfant. C’est un luxe suprême.

 

Tu as retrouvé cette lettre ?

Oui, elle est chez mes parents, je l’ai relue il n’y a pas longtemps. Dans la marge, ma prof avait écrit un truc hyper prof de français : « Commence déjà par monter une à une les marches de la vie qui t’amèneront à l’accomplissement de toi-même ». Et c’est ce que j’ai fait. Et j’ai eu 17/20. J’ai donc eu 17 en prophétie.

 

Qu’est-ce qu’on te dit quand on te reconnaît dans la rue ?

Souvent, ce qui revient, c’est : « Vous faites du bien, ne changez pas, gardez cette énergie et cette folie ». Et si je peux incarner ça, ce modèle de gonzesses qui s’assument et qui ont de la patate, c’est cool.

 

Ça donne la grosse tête ?

Non, non, ça va. Tu peux me trouver souvent gare de l’Est en train de faire des parties de flipper. Cannes c’est pour ça que ça me fait rire. J’ai gardé mon univers musique. Je traîne avec des zicos toute la journée.

 

Quel effet ça fait d’être aussi Ingrid, la “meuf” de Serge le Mytho dans la mini-série de Canal+ ?

C’est un délice de voir jouer Jonathan Coen, parce que ce n’est que de l’impro de A à Z. Il est fascinant. Moi, je suis en face de lui et je me délecte de ses paroles. Et j’adore parce qu’il y a plein de gamins qui regardent Serge le Mytho et qui ne connaissent pas du tout ma musique ou mes films. Et quand je passe devant les bahuts, j’entends : « Hey Ingrid ! Ingrid ! ».

 

Que dirais-tu à la petite Izïa de 10 ans si tu la croisais aujourd’hui ?

Je dirais : « T’inquiète, ça va rouler ». J’étais très angoissée quand j’étais petite, et j’ai l’impression que depuis que j’ai pris des décisions, ça roule. Je n’ai pas des ambitions folles et c’est ça qui me sauve.

 

Et comment tu vois ton “moi” à 80 ans ?

Sur scène. Comme Patti Smith.

 

Rodin, de Jacques Doillon, avec Vincent Lindon, Izïa Higelin et Séverine Caneele. Biopic. En salle actuellement.