Interview : Rencontre avec Alex Lutz

L’humoriste et acteur, bien connu pour son personnage de Catherine dans la revue de presse de Catherine et Liliane sur Canal+, prouve cette semaine qu’il est un vrai touche-à-tout. Réalisateur et interprète de Guy, il a mis tout son cœur et sa sensibilité dans ce faux docu-fiction, métamorphosé en une vieille gloire de la chanson, pour embellir notre rentrée.

 

Guy
© Apollo Films

 

Ta façon de te glisser dans la peau de ce vieux chanteur entre Cloclo et Sardou est impressionnante. Quel effet ça fait d’avoir 74 ans ?

 

Ce n’est pas désagréable. Ça te remue évidemment sur la question du temps, de ce qu’il en reste. Je joue un personnage qui peut regarder le dernier tiers et voir le poids des deux précédents. Et c’est toujours très troublant, ça. Line Renaud, un jour, m’a dit : « Je n’ai pas envie de m’embêter, parce qu’il va rester quoi ? Dix ans ? Quinze ans vraiment bien ? » Ça n’a l’air de rien cette phrase, mais je me suis demandé comment on peut avoir le courage de dire ça sans s’effondrer. Comme si on te disait que tu es condamné. Accepter le chemin où il y en a plus derrière que devant… On parle de la sagesse des personnes âgées, ce n’est pas si bateau, il y a quelque chose de très darwiniste là-dedans. Il y a tout qui se convoque : la mélancolie, la tristesse, l’acceptation, la force, et même une forme de soulagement.

 

Justement, il y a un très beau passage sur le temps qui passe et ce qu’il reste de nous après. Comment l’envisages-tu personnellement ?

Guy en parle très bien : « Ce qui est passé est passé. Tu peux faire ce que tu veux, tu as beau te dire que non, c’est passé ». Le début de cette interview même est passé. C’est le grand drame. Alors, il y a le souvenir. Nous convoquons la pensée, mais le concret de ce qui est passé, c’est un peu vertigineux, violent, émouvant, bouleversant, un peu mélancolique et amusant aussi. Mais le cerveau est plutôt bien foutu, parce qu’il fait sa cuisine assez joliment.

 

Et toi, laisser une trace, ça te titille ?

Je n’en sais rien. L’histoire de la postérité… Tout le monde a plus ou moins envie d’avoir inventé le super truc qui peut servir à toute l’humanité, évidemment. Mais ce n’est pas ça qui me trouble. C’est être, avoir été, et disparaître, et puis laisser quelqu’un sur cette terre qui prendra le relais. Ce jeu de passage n’est pas obsessionnel, c’est une question, en fait. Une problématique artistique qui me nourrit. Bien sûr que ça me fait vibrer le cœur et que ça me fait de la peine. Mais une fois la question bêtement mégalomane évacuée, c’est juste inspirant.

 

 

Guy
© Apollo Films

 

 

Pourquoi avoir fait de Guy un chanteur ?

Parce que la musique prend toujours la main. C’est une réflexion d’une amie comédienne dont le mari est musicien. Dans une de ces soirées où quelqu’un prend la guitare, elle m’avait dit : « Regarde, c’est super. Nous, on n’a pas ce truc. Je ne vais pas te lire du Brecht et tu ne vas pas me répondre en Beckett ». Alors que là, même si tu es expert-comptable, tu tapes dans les mains, tu fredonnes, tu es actif, sans même connaître les paroles. L’immédiateté de la vibration musicale, c’est quelque chose qui n’a d’équivalent avec aucune autre forme d’art.

 

Quel effet ça fait de voir son film faire la clôture de la Semaine de la Critique à Cannes ?

Pour moi qui ai eu le BAC au rattrapage, une troisième étoile au ski, et qui, l’année de 3e, ai tout loupé jusqu’à la piscine, c’est forcément très fort. Mais ça m’avait fait la même chose quand j’avais eu mon Molière. Pour moi, ça a du sens. Je ne fais pas les choses pour ça, sinon ce serait horrible, mais quand ça arrive, c’est chouette. Je suis admiratif de leur regard, à la Semaine de la Critique. Ils voient mille films… Mais dans ce cas précis, j’étais plein d’a priori. Jusqu’à ce que le document qui officialise la sélection soit dans tes mains, tu es dans une espèce de parano débile. Tu es quand même persuadé, étant donné que c’est un comité très pointu, qu’ils vont t’appeler en te disant : « Écoutez, Catherine et Liliane, vous êtes gentils, passez votre chemin ! » C’est marrant ce qu’on se fabrique. Je me souviens avoir dit à ma femme, au lit mon bouquin dans les mains : « Tu sais quoi ? Je vais recevoir une lettre m’expliquant que c’est mort ». Et puis, tout d’un coup, tu les rencontres, et ça boit des coups quand même, et puis ça rigole.

 

 

« Catherine et Liliane font un peu de bien à l’âme »

 

Qu’est-ce qu’on te dit quand on te reconnaît dans la rue ? C’est beaucoup pour Catherine et Liliane, on imagine ?

On me dit : « Ah, Chantal ! » Un mélange des deux, en somme. Pour l’instant, ce sont des gens plutôt sympas, mais on a eu de la chance avec Bruno Sanches et les copains de donner vie à Catherine et Liliane qui, je crois, font un peu de bien à l’âme. Ce sont des personnalités pardonnantes. C’est un peu mon obsession dans les portraits, de créer des personnages qui nous ressemblent avec nos paradoxes, nos petites veuleries, nos grandes gentillesses, nos grands mouvements d’humanité contrariés une heure après pour un problème de double file. Je crois qu’on est tous comme ça. À part ceux qui sont barrés dans une folie dangereuse, psychiatrique, j’ai l’impression quand même que c’est possible cette histoire.

 

Que dirais-tu au petit Alex de 10 ans si tu le croisais dans la rue ?

Pas grand-chose, parce que pour l’instant je n’ai pas l’impression de le trahir trop. « Prends le temps de contempler », peut-être. Mais j’ai plus envie de dire des choses à mon enfant à moi.

 

La rentrée, ça évoque quoi pour toi ?

Le cartable ! Alors que les vacances, c’est super. C’est drôle, cet air de sortir de prison qu’a ton enfant quand il revient de son dernier jour de classe en criant : « C’est les vacaaaances ! » Et le cartable qui fout le camp avant qu’il file voir une connerie sur sa tablette. Soit tu réagis en gros con – « Si c’est pour se coller sur une tablette, c’est bien la peine » – soit tu te rappelles que toi, tu allais regarder Récré A2 comme un petit con pendant des heures. « On est encore ensemble pour deux heures de folie », souviens-toi de cette phrase… Je comprends très bien la douceur libérée des quelques premiers jours où tu es en vacances, le temps qui se resserre, la fin un peu étrange, le plaisir de la toute fin, encore quatre, trois jours… Et cette rentrée un peu horrible, un peu angoissante, mais qui permet de retrouver les potes, et au final l’ennui en salle de classe.

 

Un mot de conclusion ?

Non. Venez me voir, ça me fera plaisir.

 

Nous aussi.

Merci.