Interview : on a rencontré Chilly Gonzales

Le génial pianiste est à l’affiche cette semaine, de Shut up and Play the piano, un formidable documentaire mi-réel mi-joué, où face à une journaliste et avec force images d’archives, on le redécouvre supposément tel qu’en lui-même, au fil de toutes les étapes de sa carrière. Un film punk, mégalo, touchant, drôle et inspirant, qui suit de près la sortie du 3e opus de sa célèbre série Solo Piano. Rencontre à Paris, et en français avec Docteur Chilly et – de son vrai nom – Mister Beck.

 

 

Chilly Gonzales
© Alexandre Isard

 

Dans le film Shut up and Play the piano, qui vous est consacré, vous mettez en scène toutes sortes d’avatars de vous-même, censés pouvoir vous remplacer si besoin. D’où notre première inquiétude : êtes-vous le vrai Chilly Gonzales ?

Chilly Gonzales : (Rires) Ça se voit, non ? Ce qui est ressorti de cette petite expérience, c’est que pour que le personnage de Gonzales soit vraiment convaincant, il fallait juste que ce soit… moi. Pour le film, on a essayé de placer d’autres intervenants face aux journalistes, mais si cette idée de casting a été intéressante, c’est juste parce qu’elle nous a permis de comprendre que les choses ne fonctionnent que quand je suis là pour exprimer moi-même mon fantasme intime. Quand je monte sur scène, j’affirme à ma façon que je suis un génie, même si je ne le suis pas, et que bien évidemment, personne ne me croit. Pas davantage en tout cas qu’on n’a pu imaginer à une époque, que Franz Liszt était possédé par le diable, que David Bowie était un extraterrestre ou aujourd’hui que Kanye West est un dieu. Mais partager son fantasme authentique avec son public, comme dans un couple d’ailleurs, c’est finalement ce qui est le plus intéressant, parce que cela touche vraiment à l’intime.

 

À part ça, vous restez assez pudique, assez secret et plutôt doué pour brouiller les pistes…

Dans mon film, je parle par exemple de mon père et de mon frère, puisque je les ai déjà évoqués dans mes morceaux. Mais à part ça, je suis assez méfiant quand il s’agit de me livrer sur ma vie personnelle. Via le personnage que je me suis créé, je peux raconter une histoire convaincante et vraie à mon public, même s’il sait que je ne suis pas aussi arrogant et mégalo dans la réalité que je le suis sur scène. Juste qu’une partie de moi rêve d’être comme ça. C’est l’impunité dont je bénéficie alors qui me séduit. Montrer une version cauchemardesque de moi-même, et être applaudi pour ça… Mais on le voit dans le film, malgré tout j’ai appris que je ne pouvais pas être Chilly Gonzales tout le temps…

 

 

 

 

Pourquoi ce film ?

Ce n’était pas mon idée, et au départ, au vu des précédentes tentatives du genre, pas très convaincantes, je n’étais pas franchement partant. Mais en y réfléchissant, je me suis dit que l’idée pouvait être bonne, pour peu que le résultat soit conforme à l’univers que j’ai créé de mes débuts à aujourd’hui. Il fallait alors qu’on puisse utiliser de vrais documents d’archives pour raconter des histoires, et que le spectateur soit amené à confondre le réel et le scénarisé, comme quand il me voit en concert.

 

Il y a un petit côté nostalgique dans tout ça, et on distingue alors une vraie part de vérité…

Oui, quand je revois ces images, je comprends que j’aurais pu me perdre en cédant au côté séduisant de mon personnage. Dans le film, on le dramatise un peu en montrant mon installation à Cologne en 2012, mon envie de revenir aux vraies valeurs de la musique en me remettant au solfège. Mais ce n’est pas si loin de la réalité, cette relation très pure que j’ai renouée avec la musique, sans souci d’image ou de carrière.

 

Cela vous a donné une énergie nouvelle qui vous a amené à développer des projets parallèles.

Oui, mes Livres d’Études pour le piano, qui encouragent les gens à jouer eux-mêmes, ou bien sûr, le Gonzervatory, mon école de musique avec laquelle je peux partager un peu de ce que je sais avec de jeunes musiciens. L’énergie que je prends du public, je la dirige désormais dans de nouvelles directions, alors qu’auparavant, je la bouffais littéralement. C’est plus satisfaisant que de juste rester concentré sur moi-même, en suivant une routine album-tournée.

 

Le Gonzervatory, c’est un peu en réaction à votre propre apprentissage du piano ?

Probablement, d’une certaine façon. J’ai toujours été en résistance contre l’autorité et j’ai changé de professeur souvent, jusqu’à finalement apprendre le plus avec des musiciens qui n’étaient pas des pianistes. Avec le Gonzervatory, j’essaie d’être à l’écoute des artistes, de leur donner confiance et de leur permettre de trouver leur voie, leurs propres moyens d’expression. Et pas forcément d’opter pour l’humour, qui est une de mes clés à moi. On a filmé tout ça aussi, et ça a rencontré un grand succès, comme une téléréalité dans le bon sens, qui montrerait comment on dépasse ses appréhensions.

 

Chilly Gonzales
© Alexandre Isard

 

Votre nouvel album, Solo Piano III, dernier opus en date de la série, est paru il y a quelques semaines. Pourquoi l’avoir sorti maintenant ?

Je fais de la musique tous les jours et je compose un peu tout le temps, comme on dort, on mange, on vit. Et je peux envoyer mes musiques à des rappeurs en espérant qu’ils vont les sampler ou à des musiciens avec lesquels je travaille. Mais au fil du temps, je compile de la matière, je réécoute ce que j’ai fait et il peut arriver que je me retrouve avec une série de morceaux qui se répondent, qui vivent bien ensemble, et qui ont tout d’un Solo Piano. Après, l’ensemble de ce projet a un sens particulier, et le public développe à son égard un véritable attachement émotionnel. Il y a une sorte d’attente de la part des gens et je n’ai pas le luxe d’y apparaître comme un débutant. J’ai pour obligation de livrer à chaque fois quelque chose qui a vraiment du sens. J’ai beaucoup réfléchi avant de le dévoiler.

 

Vous dédicacez chacun des morceaux à une personnalité, et presque toutes sont inattendues : un humoriste, une torera, une gymnaste… Pourquoi ?

L’idée m’est apparue à l’arrivée, quand j’étais vraiment imprégné des morceaux. Des pistes se sont ouvertes, j’ai remarqué par exemple des notes dissonantes que je n’avais pas préméditées, et ces références se sont imposées à moi sans que j’y aie pensé auparavant. On apprend de soi en faisant les choses, comme le dit Jarvis Cocker dans le film. On trouve petit à petit un sens à tout. Et ce, même si la vie, c’est le chaos, et qu’on le sait au fond pertinemment._

 

Shut up and Play the piano, film documentaire de Philipp Jedicke, avec Chilly Gonzales, Peaches, Leslie Feist, Jarvis Cocker. Sortie en salles le 3 octobre.
Album Solo Piano III (Gentle Threat/Pias), disponible depuis le 7 septembre. Prochaines dates à Paris, les 26 et 27 juin au Trianon. Places : de 36 à 70€.

 

Pochette de l'album Solo Piano III de Chilly Gonzales