Interview : Joaquin Phoenix dans Les Frères Sisters

L’Américain de 44 ans transpire ses rôles par tous les pores de la pellicule. La preuve encore dans Les Frères Sisters de Jacques Audiard dans lequel il incarne un cowboy violent mais évidemment touchant.

 

 Joaquin Phoenix Les Frères Sisters
Les Frères Sisters © UGC Distribution

 

Pourquoi avez-vous accepté ce rôle de cow-boy mal dégrossi qui traverse les États-Unis avec son frère plus sensible que lui ?

Joaquin Phoenix : J’ai lu le livre qui était assez spécial (Les Frères Sisters de Patrick deWitt, ndlr). D’habitude je n’aime pas les films de genre, parce qu’il n’y a pas assez de choses à défendre en termes de comportement, mais là, la relation entre ces deux frères est assez unique. Cette urgence que l’un des frères a à évoluer alors que l’autre ne l’a pas, c’était une bonne base. Et puis j’ai parlé à Jacques et je lui ai dit : « Tu sais, je n’aime pas les westerns ». Il m’a répondu : « Moi non plus ». Mais la façon dont il comprenait tous les personnages et ce qui les animait m’a ébloui. Je me suis dit que je devais travailler avec cet homme. Je n’avais jamais rencontré quelqu’un comme lui.

 

Connaissiez-vous le travail et la filmographie de Jacques Audiard ?

Non, un de mes amis, un Français, m’a dit que je devais voir ses films. Je lui ai répondu que je n’allais pas les regarder maintenant que j’allais tourner avec lui. Je préfère ne pas être familier avec l’univers d’un réalisateur avec qui je dois travailler.

 

Vous n’avez donc vu aucun de ses films ?

Non, mais je dois.

 

 

Quelles différences cela fait d’être dirigé par un réalisateur français ?

Je pense que Jacques est déjà différent, même pour les Français. Mais il fait partie de ces gens qui vous font vous demander : « Pourquoi je n’ai pas travaillé avec lui dès le début et participé à tous ses films ? ». Il est tellement intuitif, c’est complètement taré. Il voit à travers vous. Il remarque la moindre chose que vous faites et vous vous dites : « Putain, comment il l’a vu ? ». C’est terrifiant, intimidant, mais vous sentez immédiatement que vous êtes entre de bonnes mains.

 

Le film montre aussi une Amérique du Far West en crise, et fait le parallèle avec l’Amérique d’aujourd’hui. C’est important pour vous, les messages ?

Non, pas nécessairement. Parfois je suis juste très égoïste. Je me base sur mon expérience et je trouve que c’est dangereux pour un acteur, enfin le genre d’acteur que je suis, de trop intellectualiser la raison pour laquelle il fait un film. Parce que vous jouez en disant au spectateur : « Vous comprenez ceci ou cela ? Pourquoi je le joue comme ça ? ». Et plus particulièrement ici, avec mon personnage qui ne prend pas en considération le monde qui l’entoure. Il n’a pas conscience du futur ou de ses actions.

 

Quelle a été la chose la plus difficile à faire sur ce film ?

Tirer au revolver. Je n’aime pas ça, j’étais terrifié. Je le tenais du bout des doigts, or le flingue est le prolongement de ce personnage. Il vit avec. Je devais créer une relation avec l’arme, oublier la peur, nouer une sorte de lien amoureux. J’emportais donc mon revolver factice chez moi, et je jouais avec en permanence. Pour dépasser mes peurs et finir par l’apprécier. Et à la fin, j’aimais même ça, le démonter, le nettoyer, par automatisme.

 

L’avez-vous gardé après le tournage ?

Non. Mais je garde mes costumes, je les mets dans une boîte.

 

Et vous les regardez parfois ?

Non, tout ça reste dans sa boîte, je ne sais même pas où elle est.

 

Joaquin PHOENIX
Joaquin PHOENIX © UGC Distribution

 

Vos rôles sont toujours très intenses. Avez-vous du mal à les quitter après le tournage ?

C’est expérimental. Il n’y a pas un personnage défini, moi qui suis ce que je suis, qui le joue comme ça, et qui reviens à ma vie. Ce n’est pas comme ça que ça marche. Quand vous commencez une autre expérience, quelque chose reste. Vous allez à un dîner entre amis, et votre dynamique n’est plus celle qu’elle était trois mois auparavant. Vous ne sauriez pas dire pourquoi. Votre vie n’est pas différente, mais vous avez développé un autre personnage, un nouveau comportement pendant ces trois mois. Tout ce que vous faites vous rappelle votre rôle. Même si vous ne travaillez pas, vous y pensez. J’étais avec mon neveu en visite à New York, je préparais ce film, et il a remarqué que je balançais ma tête. Je répétais une scène dans ma tête et je n’ai pas réalisé que je me balançais comme si j’étais à cheval. C’est toujours là, présent.

 

Qu’a changé dans votre vie le prix d’interprétation à Cannes obtenu l’an passé pour A Beautiful Day ?

La chose qui est bien dans le fait d’être acteur, c’est que vous passez directement de Cannes aux répétitions de Frères Sisters, et là vous vous sentez inutile, vous ne savez rien, vous avez tout à apprendre, et vous êtes le pire acteur du monde. Après, c’est super de faire partie de la grande tradition cannoise, c’est super pour le film, mais non (rires), ça n’a pas changé ma vie. Rien ne pourra me faire oublier à quel point je ne suis pas bon et le travail que j’ai à faire. C’est tellement embarrassant. Je me sens comme un enfant paumé à chaque fois que je commence un rôle. C’est le grand mystère des possibilités. C’est tellement excitant mais aussi terrifiant.

 

 

Vous avez commencé à tourner très jeune, à l’âge de 8 ans. Avez-vous tout de suite su que vous vouliez suivre cette voie ?

J’étais un acteur avant même de savoir ce que c’était. Mais le moment où j’ai considéré ça comme un métier, je l’ai su tout de suite. C’était pendant le tournage d’une série télé où j’étais juste une guest star, mais où j’ai eu la sensation que mon corps tout entier devenait vivant. C’est un état que vous ne comprenez pas totalement, mais vous vous sentez tellement bien…

 

C’est une sorte de drogue ?

Dans un sens. C’est un sentiment très unique. C’est difficile de décrire quand c’est bon ou mauvais, et ce n’est pas simple non plus de trouver son chemin là-dedans, mais c’est vraiment gratifiant.

 

Les Frères Sisters
Les Frères Sisters © UGC Distribution

 

Que pouvez-vous nous dire à propos de votre prochain rôle, Joker réalisé par Todd Phillips, sans qu’on risque de se faire éliminer après ?

Rien. Mais j’y travaille.

 

Que vous dit-on quand on vous reconnaît dans la rue ?

« Je ne vous ai pas déjà vu quelque part ? »…

 

Pouvez-vous marcher tranquillement dans la rue à Paris ?

Je peux marcher partout. Les gens sont cool. Il y a certaines stars qui font des films depuis tellement d’années, et eux font vraiment l’expérience des affres de la célébrité, mais heureusement, moi non.

 

Un mot de conclusion ?

Merci d’être venus.

 

Merci pour votre travail toujours très impressionnant.

Oh non, je ne crois pas…_

 

Les Frères Sisters, de Jacques Audiard, avec Joaquin Phoenix, John C. Reilly et Jake Gyllenhaal. Western. Sortie le 19 septembre.