A.Voir

Interview de Thomas Vinterberg

Thomas Vinterberg, le cinéaste danois spécialiste de l’âme humaine avec des films comme Festen ou La Chasse, poursuit son exploration avec un nouveau long métrage, Kursk. Le drame du sous-marin russe “sacrifié” en mer en 2000. Interview en profondeur.

 

 Thomas Vinterberg pour le film « Kursk »
© Mika Cotellon/ Via Est, Belga Productions

 

Pourquoi avez-vous eu envie de réaliser ce film sur le sous-marin Kursk échoué pendant un exercice et dont les survivants ont été sacrifiés par les autorités russes ?

Thomas Vinterberg : J’ai été ému par le scénario. C’est Matthias Schoenaerts qui me l’a apporté. Après, la décision de se lancer dans un film n’est pas une chose rationnelle. Il y a quelque chose qui vibre en vous. Vous y pensez en vous réveillant le lendemain. Vous essayez de le rejeter, mais ça revient toujours. C’est comme rencontrer une femme ou un homme qui vous plaît, vous sentez qu’il se passe quelque chose qui n’est pas réfléchi. Et puis après, il y a les raisons évidentes. C’est un film sur la famille, l’amour, la perte et l’injustice. Et puis pour moi, c’est une création différente pour explorer ma palette artistique.

On peut dire que c’est votre premier blockbuster ?

Je ne pense pas vraiment à un film en termes de blockbuster. Vous ne savez jamais ce que les gens veulent voir. Le seul “blockbuster” que j’ai fait parle d’abus sexuel sur des enfants (La Chasse, ndlr), donc a priori pas le genre de film appelé à connaître un grand succès populaire, la preuve qu’on ne peut jamais savoir à l’avance. Je ressens la même chose avec Kursk. Je n’y pense pas comme une entité commerciale. Tous les films que je fais ont en commun d’essayer d’aider à communiquer et de tirer le public vers le haut. C’est le cas de Kursk. Vous connaissez la fin, mais j’ai essayé d’ouvrir cette histoire pour que les gens puissent respirer, ou prendre du plaisir à retenir leur souffle.

C’est ça la force du film. On connaît tous plus ou moins la fin tragique des marins du Kursk, et pourtant on espère.

Oui, en effet. C’est intéressant. Je pense que c’est parce que lorsque vous vous asseyez dans une salle de cinéma, vous acceptez de jouer le jeu.

Quelle a été la chose la plus difficile à faire sur ce film ?

Il y en a eu beaucoup, mais mettre 18 acteurs, des cascadeurs et une équipe de tournage dans un décor sous-marin confiné, le remplir d’eau et brancher l’électricité, c’était évidemment compliqué. Mais j’ai adoré. Après, le plus difficile dans un film, c’est de faire en sorte que ça marche. Que ce ne soit pas trop oppressant ou ennuyeux, que ça reste crédible.

Comment avez-vous tourné la séquence d’apnée avec Matthias Schoenaerts ?

Oh, ça, c’était vraiment la scène la plus difficile, honnêtement. Je ne vais pas vous révéler tous les secrets, mais ce n’était pas simple du tout. Le bassin n’était pas assez profond, donc nous avons basculé la caméra et tourné horizontalement, et du coup, les bulles n’allaient pas dans le bon sens.

Il y a une belle scène de mariage dans Kursk. Vous avez conscience que depuis Festen, dès que quelqu’un prend la parole dans un dîner, on pense à la scène dans laquelle le héros dénonçait des abus sexuels lors d’un repas de famille ?

C’est une sorte de signature (rires). Non, mais c’est vrai que c’est devenu une blague internationale. À chaque fois que je suis invité à une fête et qu’il y a un discours, il y a toujours quelqu’un pour l’évoquer. En tout cas, je suis fier d’avoir réalisé un film avec une situation qui reste ancrée chez les gens. Particulièrement en France.

 

 

Où en êtes-vous par rapport au manifeste du Dogme95 coproclamé avec Lars Von Trier en 1995 en réaction aux superproductions anglo-saxonnes ?

Kursk est assez loin du Dogme, qui était une tentative pour désengorger et purifier la manière de faire des films. C’était aussi une provocation contre l’industrie cinématographique de l’époque. Nous voulions réaliser des productions “dénudées”, dénuées d’artifices, d’effets spéciaux et. Festen, issu du Dogme, est passé un soir au Festival de Cannes, et c’est devenu un gros succès. Il n’était donc plus complètement dénudé, il s’est drapé d’une robe sexy, et est devenu une recette à succès. Et après tout le travail que j’avais accompli pour réaliser des films dans une certaine direction, je m’en suis instantanément éloigné. Ça m’a mis dans une situation délicate. Ça aurait été facile de continuer dans cette voie, mais j’ai senti que si je répétais ça, quoi que je fasse après, ce serait pathétique. C’était une histoire de jeunesse.

Vous êtes toujours ami avec Lars Von Trier ?

Oui. Je ne le vois plus beaucoup, mais il m’a invité à visionner son dernier film. Après, nous ne faisons pas le même genre de cinéma. Lui est un expérimentateur des formes, moi j’explore davantage l’être humain.

Quel effet ça fait d’être Chevalier des Arts et des Lettres ?

C’est vrai que j’ai cette distinction, merci de le mentionner (rires). Je suis très honoré de cela, surtout venant de la part du pays du monde où on prend le cinéma le plus au sérieux… ce qui ennuie parfois le public (rires), mais je suis très sensible à cet honneur .

Pensez-vous que Kursk va vous ouvrir les portes d’une carrière hollywoodienne ?

Je ne pense pas. Il n’y a pas assez de super-héros dedans (rires). Là, je vais retourner à un projet danois. Il s’agit d’un film sur quatre professeurs au milieu de leur vie pas très palpitantes, qui se lancent dans une expérience sur l’alcool, en partant du constat que certains hommes célèbres ont pu accomplir de grandes choses en étant alcoolisés, comme Churchill ou Hemingway. Selon certains courants philosophiques, l’alcool rendrait plus courageux, moins peureux et plus créatif. Beaucoup de conversations intéressantes naissent au début des soirées lorsqu’on boit un verre, même si elles déclinent après. D’où la nécessité de rester au bon pourcentage.

Quelle est votre relation avec la France ?

J’ai vécu dans le Nord-Est pendant deux ans, mais ce n’était pas suffisant pour m’intégrer. Il y avait une sorte de distance qui n’a jamais disparu, même en allant dans le même café tous les jours pendant tous ces mois. Mais c’est un pays formidable pour travailler. En revanche,  je crois que Paris est une ville perpétuellement attaquée par une horde de touristes en chasse de l’image romantique qu’ils en ont. Enfin, peu importe, j’adore Paris.

Un mot de conclusion ?

Je suis à la moitié du chemin, voire un peu plus. Je vais avoir 50 ans, et je pense qu’à ce stade il est temps de regarder en soi. Mais la cinquantaine ne m’effraie pas. Je suis bien où je suis. J’ai eu plus peur à 30 ans. Je ressentais moins les choses, je vivais moins l’instant présent. Je crois qu’accepter son âge c’est accepter la vie._

 

Kursk, de Thomas Vinterberg, avec Matthias Schoenaerts, Léa Seydoux et Colin Firth. Drame historique.

Sortie le 7 novembre.

 

Les sorties ciné de la semaine du 5 novembre