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Jardin Denfert : des artistes s’installent dans un ancien couvent

C’est la dernière friche artistique ouverte à Paris. En plein 14e arrondissement, un groupe de serial-squatteurs s’approprie un ancien couvent pour en faire un atelier géant. 

Quand au début du mois de juillet, Kévin, Alex, Mika et les autres ont commencé à percer les fenêtres condamnées de cet ancien couvent, ils ont été soufflés par la beauté du bâtiment. Après deux années dans l’obscurité, la lumière s’est faufilée pour éclairer les moulures au plafond, les motifs formés par les carrelages au sol, les cheminées anciennes datant du début du XXe siècle. C’est d’après la cour intérieure envahie de plantes sauvages qu’ils ont rebaptisé leur nouveau squat, le « Jardin Denfert ». Après avoir accueilli des bonnes sœurs et fait office de logement pour migrants, le 61 boulevard Saint-Jacques devient un atelier d’artistes géant.

Jardin Denfert © Célia Laborie
L’une des salles d’exposition du Jardin Denfert © Célia Laborie

Ateliers, studio de musique et salles d’expo

En cette après-midi d’août, quelques-uns des résidents sont réunis dans le jardin pour dessiner ensemble, boire des bières et planifier l’aménagement des lieux. Les travaux de défrichage sont encore en cours. Il y a déjà une cuisine commune dans l’ancien réfectoire du bâtiment, une salle de travail du bois, un studio de musique et des salles d’expositions, répartis entre le sous-sol et les trois étages.

Une cinquantaine de personnes travaillent ici quotidiennement, certains y dorment tous les soirs. Il y a ceux pour qui c’est une première expérience de squat, d’autres qui ont déjà de la bouteille. Parmi eux, Théophile, 24 ans, robe à fleurs et ongles peints en bleu clair. Le peintre autodidacte compte s’installer ici à la fin de sa résidence au 59 Rivoli. Avec le sentiment de participer à un projet « moralement juste ». « J’ai déjà été dans un squat artistique à Bagnolet, et je n’en garde pas que des bons souvenirs. Il y avait des tensions entre les groupes, certains défendaient leurs intérêts propres. Ici, il y a une vraie cohésion. Ça vient sûrement du fait qu’on a une belle quantité de lieux de vie commune, qu’on s’implique ensemble dans les travaux, dans l’organisation des portes ouvertes… On se respecte, on cherche à se connaître. »

Jardin Denfert © Célia Laborie
La cuisine commune © Célia Laborie

 

L’ambiance conviviale ne doit pas nous le faire oublier : les artistes sont entrés ici par effraction. « Quand on est arrivés le 5 juillet, on ne pensait pas rester. Notre premier objectif était d’organiser un happening », explique avec un sourire Kévin, imposant chignon de dreadlocks et sandales Birkenstock aux pieds. « On est venus à quarante avec une banderole géante sur laquelle on avait écrit : Encore un putain de bâtiment vide. » Voilà deux ans que l’immeuble est inhabité, en attente de travaux. Il doit, à terme, être réaménagé pour devenir un foyer de jeunes travailleurs.

Mika, sexagénaire élégant dans sa chemise blanche et ses chaussures en daim, s’agace : « Dans la région, il y a des millions de mètres carrés de bureaux vides (2,9 millions de m² en Île-de-France en 2018, selon les chiffres de l’entreprise immobilière Colliers International, NDLR). Et un nombre croissant de personnes qui dorment dehors (en 2015, 950 000 personnes mal logées en région parisienne, dont 70 000 SDF selon la Fondation Abbé Pierre, NDLR). Vous comprenez le problème ? Il faut mettre la pression sur les autorités pour faire quelque chose des bâtiments vacants ! ». Leur façon à eux de militer, c’est d’ouvrir depuis des années des squats à Paris et en région, surtout dans des bâtiments appartenant à de grosses entreprises ou à l’Etat.

Jardin Denfert © Célia Laborie
Un jardin d’enfer © Célia Laborie

Une occupation légale

La bande du Jardin Denfert réunit plusieurs collectifs, également sous l’égide d’Alexandre Gain, connu pour l’ouverture du Wonder ou encore du Post, et de Gaspard Delanoë, du célèbre 59 Rivoli. Un groupe d’amis désormais bien connu des autorités parisiennes. Est-ce lié aux élections municipales qui approchent ? Dès leur arrivée, les squatteurs ont bénéficié d’une grande bienveillance de la part de certains élus. La maire du 14e arrondissement Carine Petit (Génération.s) est venue aux portes ouvertes, l’adjoint à la mairie de Paris Frédéric Hocquard défend le projet depuis le début.

Ce qui devait d’abord être une démonstration politique est donc devenu un projet d’occupation durable. Paris Habitat, principal bailleur social de la ville de Paris et propriétaire de l’ancien couvent, a pris contact avec les squatteurs quelques jours après leur arrivée. Ils ont depuis obtenu l’autorisation de rester jusqu’au début des travaux – prévus officiellement pour le 1er décembre, ils pourraient être repoussés…

Les artistes réunis ici partagent un amour de la récupération, un engagement contre le gaspillage et la surproduction. Ils se nourrissent parfois d’invendus de grands magasins, ont créé un « free shop » où l’on peut déposer des objets et se servir gratuitement. Tous les dimanches, ils ouvrent à tous les portes de leur nouvelle maison, servent des boissons et des crêpes. Une façon de montrer pâte blanche aux voisins, mais aussi de faire profiter les Parisiens de cet improbable jardin secret caché entre les immeubles.

Jardin Denfert
61 boulevard Saint-Jacques, 14e
Métro Saint-Jacques
Ouvert au public tous les dimanches de 14h à 19h : projections, buvette, expositions…


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