Javier Bardem : El Sombre Héros

Habitué aux rôles de méchants depuis No Country for Old Men ou Skyfall, l’acteur donnera cette semaine du fil à retordre à Jack Sparrow dans Pirates des Caraïbes : La Vengeance de Salazar. L’occasion de croiser le fer avec le charismatique Espagnol.

 

Pourquoi on aime tant vous confier des rôles de méchants ?

Javier Bardem : Je ne sais pas, demandez aux producteurs (rires).

 

Comment avez-vous préparé ce rôle de Salazar, le capitaine fantôme de ce nouveau Pirates des Caraïbes.

C’est avant tout une histoire de matériel. Vous devez avoir quelque chose sur quoi vous appuyer, sinon vous êtes perdu. Le producteur Jerry Bruckheimer et Disney m’ont dit : « Ok, qu’est-ce que tu veux en faire ? » Cette saga est ce qu’elle est, et mon personnage devait avoir une sorte de musique qui lui appartient. Il fallait donc trouver de quoi construire un autre méchant dans la continuité des autres, mais si possible encore mieux et un peu différent.

 

Comment l’avez-vous construit alors ?

Pour moi, Salazar est un homme d’honneur qui appartient à l’une des plus extraordinaires armées maritimes du monde qu’était l’Armada espagnole. Ces marins venaient la plupart du temps du Sud de l’Espagne, où les gens sont très forts et très fiers. Et moi, j’ai imaginé Salazar comme un taureau, sa façon de parler, de bouger, ses cheveux qui flottent, comme les taureaux blessés qui saignent mais qui continuent à se battre. Jusqu’au moment où Salazar se bat et là, il redevient l’homme qu’il était.

 

Salazar n’est pas un méchant habituel, il est cruel, mais il n’exécute que des pirates. Comment jugez-vous votre personnage ?

Salazar n’est pas un bon gars. Mais Victoria Abril, qui est une actrice incroyable, le dit bien : « Les acteurs et les actrices sont les avocats de leurs personnages. Nous devons les défendre, quoi qu’il arrive ». Si l’on commence à les juger, on ne fait pas son boulot. Même si vous devez jouer Hitler, vous devez entrer en lui, le servir et laissez vos convictions de côté. Là, il faut se demander qui est Salazar et quelles sont les raisons qui le poussent à agir ainsi.

 

Vous êtes pourtant réputé pour être non-violent. Ce n’est pas difficile pour vous ?

C’est surtout difficile de trouver des personnages comme Gandhi, qui en plus a déjà été merveilleusement interprété par Ben Kingsley. Je me souviens quand j’ai vu ce film, je devais avoir 12 ans et – à l’époque, je dessinais – j’étais tellement fasciné par ce personnage que je ne pouvais m’empêcher de griffonner son visage à tout bout de champ. Mais je m’égare, désolé. Les films sont pleins de violence. La vie est pleine de violence. Et on doit portraitiser cette violence. La question est : comment ? Mais là, dans un film de Disney, ça va. Ce n’est pas No Country for Old Men non plus.

 

Qu’est-ce qui a été le plus difficile à faire sur le film ? Le maquillage ?

Les maquilleurs ont fait un boulot formidable. Ce sont eux qui avaient travaillé sur Mad Max : Fury Road. Il fallait 3h de maquillage chaque jour. Ce qui n’est pas tant que ça. Sur Mar Adentro, il en fallait 5 ! Quand vous tournez 12 h par jour et qu’il faut ajouter 5 h de maquillage, le temps de rentrer chez vous, ça ne vous laisse que 5 h pour dormir pendant 4 mois. Là, je ne tournais que deux ou trois jours par semaine, donc j’avais le temps de me reposer. Mais le fait est qu’en arrivant, à 5 h du mat’, à peine vous avez dit bonjour qu’on vous applique de la colle sur le visage (rires).

 

Et tourner devant un fond vert sur ce genre de films à effets spéciaux, c’est compliqué pour vous ?

C’est un challenge. Mais c’est un bon test pour un acteur, parce que vous êtes livré à vous-même. Vous êtes là, entouré de fonds verts, et on vous dit : « Il y a ça à ta droite, et là tu entends un cri sur ta gauche, et tu dois réagir. Allez à toi. Action ! » Et là, vous vous dites “Oh, merde !” La première chose est de dépasser sa timidité : les caméras tournent, tout le monde vous regarde, et il n’y a rien avec quoi interagir à part votre imagination. C’est comme si vous disiez à un gamin : « Montre ce que tu sais faire à nos invités ! » Personne ne fait jamais ça, car ça le pétrifierait. Là, c’est pareil : « Fais un truc pour notre film à 250 millions de dollars ». C’est un défi, mais quand vous avez trouvé comment vous y prendre, c’est fun.

 

Quel effet ça fait de retravailler avec Johnny Depp des années après Avant la nuit de Julian Schnabel ?

C’est un type super. C’est amusant de repenser à lui en 1999. Je me souviens qu’il jouait ce rôle de drag-queen. Je ne savais pas qu’il était sur le plateau, je me baladais dans les décors de prison où nous tournions quand j’ai vu devant moi une drag-queen en train de marcher, et j’ai pensé : « Quel beau cul ! » Là, on m’a dit : « C’est Johnny ! » Et moi : « Oh. Ah ok, mais quel beau cul quand même ! » (rires). Il était très gentil et prévenant, même si on ne se connaissait pas. Et là, travailler avec lui en Jack Sparrow, c’est comme jouer avec Daniel Craig ou Judi Dench sur James Bond. Ce sont des personnages incroyablement iconiques. Vous les avez tellement vus à l’écran que quand ils sont devant vous, vous marquez forcément un temps d’arrêt : « Merde c’est vraiment eux ! » Particulièrement Johnny. Il tient ce rôle depuis si longtemps, c’est un tel clown dans la façon de contrôler son langage corporel. Il entre dans le personnage de Jack Sparrow en une seconde, et tout ce qu’il fait avec lui est brillant. C’est un plaisir, mais il faut être ouvert, car on ne sait jamais ce que ça va donner.

 

Vous disiez qu’enfant, vous dessiniez beaucoup ?

Oui, mais surtout des dessins réalistes. Des visages et des corps plutôt que des paysages.

 

Et vous dessinez encore ?

Seulement quand je discute au téléphone (rires).

 

Vos parents sont acteurs, c’est pour ne pas faire comme eux que vous vouliez d’abord devenir dessinateur ?

Tout à fait. Je suis né dans une famille d’acteurs, donc j’ai vu le travail que ça représente. Je suis chanceux. En Espagne, je fais partie des 9 % qui vivent de leur métier d’acteur. C’est difficile. On parle de ceux qu’on connaît, donc qui bossent, mais les bars sont pleins d’acteurs qui ne travaillent pas. J’essaie de cultiver ma chance, d’en être conscient, parce que c’est de ça que ce métier est fait. Un coup vous en êtes, le lendemain, plus.

 

Pas vous, à votre niveau.

Oh si, même moi.

Pirates des Caraïbes : La Vengeance de Salazar, de Joachim Rønning et Espen Sandberg, avec Johnny Depp, Javier Bardem et Geoffrey Rush. Aventures fantastiques. Sortie le 24 mai.