Jean-Louis Trintignant « La poésie me permet de me réinventer »

Énigmatique et magnétique, cet immense comédien aux curiosités multiples a quitté Paris pour migrer vers le sud de la France où il a trouvé son tempo, loin du clash et du buzz. Sa vraie patrie désormais, c’est la poésie. Amoureux du verbe, Trintignant se délecte de dérouler l’or des mots de Prévert, Vian ou Desnos le long de la musique de Piazzolla interprétée par Daniel Mille. Est-ce la profondeur envoûtante de sa voix ? La musicalité des mots ? La chair de fantômes très présents ? Son spectacle à mille temps nous mène loin et haut. Comme cet entretien anticonformiste entre anecdotes, silences éloquents et humour.

Parlez-nous de ce spectacle…

Jean-Louis Trintignant : Il est né de mon amour des mots. La poésie me sauve, me permet de me réinventer. J’avais très envie de retrouver mon complice Daniel Mille car il travaille sur le silence et cela s’entend : peu de notes mais essentielles. C’est l’un des meilleurs accordéonistes du moment. Il mérite une plus grande notoriété. En jouant la musique d’Astor Piazzolla avec un quatuor à cordes dans une veine jazzy, il grave sa partition au burin. On espère partager ce moment de poésie poly-sensorielle avec le public.

 

Prévert, Vian, Desnos… qu’est-ce qui vous a orienté vers ces poètes ?

J’ai un faible pour les poètes qui racontent des histoires. J’ai longtemps cru que Prévert écrivait de « petites choses », des comptines pour enfants, mais il est beaucoup plus profond. Dans le spectacle, il y a aussi des extraits d’Aimé Césaire, de Jules Laforgue et de Gaston Miron, un auteur québécois remarquable que j’ai découvert lors du festival du Mot à La Charité-sur-Loire. Sa poésie est lancinante, sublime. La marche à l’amour sera d’ailleurs le point d’orgue du spectacle, un temps fort dédié à Marie.

 

Pensez-vous que ce genre poético-musical corresponde aux sensibilités contemporaines ?

La musique est splendide, les textes d’une poésie remarquable, l’acoustique de la salle Pleyel incroyable. On a travaillé dur pour en faire un moment puissant. A ceux qui boudent la poésie, je répondrai qu’il faut toujours prendre le risque… de ne pas aimer !

 

C’est votre dernière création théâtrale ?

Certainement… je n’ose l’affirmer. J’ai souvent annoncé ma retraite ! J’avais dit que je ne ferais plus de cinéma mais quand Haneke, l’un des plus grands cinéastes au monde, m’a contacté pour Amour, je n’ai pu refuser. Avec ce spectacle, je joue sur un fil fragile car il fait écho à Marie, à ma douleur suffocante et intacte malgré les années. Nous avions joué ensemble Poèmes à Lou d’Apollinaire et je lui avais infusé cet amour des belles lettres.

 

Vous vivez dans le Gard à Uzès. Paris vous insupporte ?

Pas du tout ! J’aime beaucoup Paris, j’y ai vécu pendant près de 25 ans, mais retrouver la nature à mon âge, c’est apaisant.  Je suis originaire du Vaucluse, c’est un retour aux sources.

 

Amour des mots, de la nature et aussi du vin ! 

C’est une véritable passion au point que j’ai décidé de faire mon propre vin mais pas tout seul, hein, avec une équipe compétente ! J’ai acheté le domaine viticole Rouge Garance situé près de Nîmes en 1996. J’en produis peu : la quantité nuit à la qualité. C’est un métier vraiment noble, plus que le cinéma. Aujourd’hui, je me présente souvent comme « vigneron, un peu acteur ». J’ai un tee-shirt siglé « Je suis paysan et fier de l’être ». J’aurais dû le porter pour cet entretien, non ?  

 

Le cinéma n’a rien de noble ?

Etre acteur n’est pas très intéressant en vérité : il y a beaucoup d’attente, peu de profondeur. C’est une machine à fric. De grands comédiens l’ont pensé : Marlon Brando disait que si balayer avait été aussi lucratif que jouer, il aurait été balayeur ! D’ailleurs, je ne voulais pas être acteur au départ, mais plutôt de l’autre côté de la caméra. J’ai réalisé deux films (Une Journée bien remplie en 1973 et Le Maître-nageur en 1979), deux échecs ! Voilà pourquoi je ne me suis pas définitivement tourné vers la réalisation.

 

La course automobile, une autre de vos passions ?

Ah j’aimais vraiment ça ! Mon oncle (Maurice Trintignant), un vrai champion, m’y avait initié mais je n’étais pas doué. C’est aussi une activité extrêmement digne. Lors de mon accident aux 24 Heures du Mans, j’avais touché mes limites. Sans compter les problèmes d’assurances qui m’interdisaient de courir mais bon… J’ai arrêté. Il fallait choisir.

 

Un mot sur Z de Costa-Gavras (1969), un film emblématique…

J’étais ravi de participer à un film engagé, un drame politique qui réveille les consciences. J’aurais aimé en faire davantage. On m’a plus souvent proposé de jouer les salauds et ça me plaisait assez. Je pourrais jouer un fasciste par exemple, mais dans un film qui a du fond.

 

Heureux du succès du film Amour de Michael Haneke ?

Bien sûr. Cela dit, le film a eu un gros succès critique et bon nombre de récompenses, mais il n’a pas fait beaucoup d’entrées : environ 800 000, c’est peu. Des tas de petites comédies vite troussées font bien plus. Je vous concède que le sujet était délicat.

 

Il se dit que Haneke n’envisageait que vous pour ce rôle…

Je ne suis pas une vedette indispensable ! Si j’avais refusé, il aurait probablement engagé quelqu’un d’autre. J’ai moi-même dit un jour que je ne voulais tourner qu’avec Jacques Dufilho que j’aimais beaucoup. Il n’était pas libre et j’ai joué avec Brialy finalement (rires). Voyez on dit des choses et puis…

 

Lors de la remise de la Palme d’or pour Amour vous avez lu la maxime de Prévert : « Il faudrait essayer d’être heureux, ne serait-ce que pour donner l’exemple. » Vous y parvenez ?

J’essaye, mais je n’y arrive pas toujours. Lors des attentats du Bataclan, j’ai été très touché par le texte d’Antoine Leiris, Vous n’aurez pas ma haine. Aux obsèques de Marie (sa fille décédée le 1er août 2003), j’ai choisi de lui rendre hommage avec cet extrait d’un poète cambodgien : « Ne pleure pas celle que tu as perdue mais réjouis-toi de l’avoir connue. » Je préfère ça à l’esprit de vengeance.

Le 7 mars à 20 h 30, Salle Pleyel, 252, rue du faubourg Saint-Honoré, 8e. M° Ternes. Pl : 15-75 €. Tél. : 01 76 49 43 13 ou sallepleyel.fr