Jean-Michel Tixier, illustre tôt ou tard

Passionné de bande dessinée depuis son plus jeune âge, le dessinateur nous fait partager avec l’exposition Salutations Distinguées chez Colette, une partie de son univers anachronique et sensible.

Les œuvres de Jean-Michel Tixier agissent comme de véritables madeleines de Proust, on croit y reconnaître les traits du Hergé de notre enfance, mais à y regarder de plus près, les situations comiques teintées de poésie s’adressent surtout aux adultes que nous sommes. Ces dessins faussement naïfs ont fait de lui l’illustrateur qui monte, et la presse ne s’y est pas trompée. Que ce soit pour Le Monde, le New-York Times, le GQ américain ou Vanity Fair, le jeune quadra multiplie les collaborations de choix. A Paris, l’exposition propose une sélection de ses illustrations réalisées chaque semaine depuis octobre 2014 pour M, le supplément week-end du quotidien français. « Avec la rubrique Ligne de mire, c’est une vraie carte blanche que m’a donné la rédaction. J’ai une liste de thèmes ou de mots-clefs que je peux suivre ou pas. Je suis totalement libre et c’est assez exceptionnel », précise-t-il.

Présenté par ladite rédaction comme un chroniqueur qui réagit aux actualités culturelles et aux tendances, c’est bien son univers délicieusement absurde qui est recherché au-delà du dessin. Sous le mot « sentez ! », on trouve par exemple un homme ivre qui a ingurgité le contenu d’une bouteille de parfum. A l’injonction « modèle à suivre », on découvre une femme très chic se déplaçant sur deux chats tenus en laisse. Ou encore avec « mauvais rêve », c’est un enfant qui écrit au tableau les fesses à l’air… Les personnages de Jean-Michel Tixier sont souvent les victimes malgré eux de situations incongrues, comme si on les avait mis à un endroit ou un autre sans leur demander leur avis. « Je ne me considère pas comme un très bon dessinateur, je sais que techniquement je suis limité, explique-t-il. En revanche, je passe du temps à chercher l’idée, le détail qui fait mouche, qui va créer une situation décalée, comique ou parfois triste. Je préfère une idée avec un dessin un peu moins beau, à quelque chose de parfaitement exécuté mais qui ne me raconte rien. »

En parfait autodidacte, Jean-Michel commence par recopier les bandes dessinées qu’il dévore enfant, ou des illustrations comme celles de Roland Topor. «Petit, je passais mon temps à dessiner. J’étais dans ma bulle, enfermé dans mon univers, à l’écart de ce qu’il pouvait se passer, même dans ma famille finalement, c’est comme ça que j’ai développé un imaginaire, un univers à moi. » C’est donc sans passer par une école de graphisme ou d’illustration qu’il commence à travailler. Grâce à son réseau d’amis, il se retrouve à collaborer à la fin des années 90, avec des labels de musique indépendants, notamment le fameux Record Makers. « C’était un minuscule label à l’époque, mais ils avaient le groupe Air qui a cartonné, se souvient-il. Puis j’ai fait la première pochette de Sébastien Tellier que personne ne connaissait, j’ai aussi bossé pour Chloé, qui était une pote…». C’est à ce moment qu’il s’essaie aux montages photo, au graphisme à travers des pochettes pour Chloé, Syd Matters ou Benjamin Diamond, ou même à la réalisation de clips. Le dessin fait son apparition un peu plus tard. « Je me souviens c’était en 2003, une pochette pour Syd Matters en deux volets, j’étais content parce que le vinyle, c’est un beau format pour s’exprimer en dessin. Le style n’a plus rien à voir avec ce que je fais maintenant. C’était un trait gratté, tu voyais les coups de crayon, presque brut… ».

Difficile à imaginer aujourd’hui pour cet adepte de la ligne claire, ce langage graphique issu de la BD belge réunie autour d’Hergé. Reconnaissable par son trait noir d’une seule et même épaisseur, le dessin est formé d’un ensemble d’éléments délimités par un contour, remplis d’un aplat de couleurs. Chaque couleur se trouve donc séparée de sa voisine par un trait. Il n’y a donc ni dégradé ni ombre. « J’aime la lecture immédiate que donne la ligne claire. C’est un style intemporel et à la fois complexe. On dit souvent que les choses en apparence les plus simples sont les plus compliquées. Et là, c’est exactement ça. » En termes d’influences, Jean-Michel cite Hergé évidemment, mais aussi le Hollandais Joost Swarte ou les Français Serge Clerc ou Yves Chaland. « Ils ont rendu la ligne claire plus adulte en quelque sorte. Ils l’ont sortie de l’univers enfantin de Tintin et l’ont utilisée pour illustrer des albums ou des articles de rock ou encore des dessins érotiques. ». Aujourd’hui Jean-Michel prête son trait à la presse mais aussi à de grandes marques, mais quand on aborde la bande dessinée, cela suscite chez lui une réaction immédiate : « J’en suis incapable ! Un mec qui arrive à dessiner un personnage dans mille positions différentes, de trois-quart, de dos, etc, ça me fascine. Pour contourner mon manque de technique, je suis souvent obligé de tourner les idées dans ma tête, de trouver quelque chose de différent pour m’exprimer. Parfois je me dis que si j’avais fait une école de dessin, je n’aurais peut-être pas développé ce ton décalé, cet univers qui m’est propre. » On aurait presque envie d’ériger en mantra une formule qui donnerait à peu près ça : ne jamais négliger ses limites, elles peuvent devenir des forces. Dessins de Jean-Michel Tixier à l’appui.

Manhattan blues / © Jean-Michel Tixier / Talkie Walkie

Féte-galante / © Jean-Michel Tixier / Talkie Walkie

Du choeur à l’ouvrage / © Jean-Michel Tixier / Talkie Walkie

Salutations distinguées, jusqu’au 30 janvier 2015, en collaboration avec l’agence Talkie Walkie, chez Colette, 213, rue Saint-Honoré, 1er. Entrée libre.

41 illustrations. Format 30 x 40 cm. Édition de 20 exemplaires signés et numérotés sur papier Hahnemühle Matt Fine Art Photo Rag 310 g.

Prix : affiche seule – 200 € / affiche encadrée – 240 €

Salutations Distinguées, 112 pages. Édition limitée à 1000 exemplaires. Prix : 30 €.