Jean-Noël Schifano : « Continents noirs est une pointe de diamant »

Sur un fond jaune repose un morceau de latérite, la terre rouge que les anciens mettaient dans la main des jeunes lorsqu’ils quittaient leur village. C’est la signature de la mythique collection « Continents noirs » de Gallimard, qui a révélé Scholastique Mukasonga et porte les couleurs de Jean-François Samlong. Rencontre avec son fondateur et directeur Jean-Noël Schifano.

Comment est née l’idée de cette collection ? Antoine Gallimard et moi-même avons été invités en janvier 1999 pour une conférence au Centre Saint-Exupéry de Libreville, au Gabon. Pendant le voyage, nous avons imaginé une collection qui impliquerait le continent africain. En arrivant, nous l’avons annoncée. Naturellement, ce que le Blanc annonce lorsqu’il débarque en Afrique suscite un certain scepticisme. Mais un an après, nous sommes revenus et nous avons présenté les cinq premiers volumes publiés, dont une réédition d’un classique, anglophone, L’Ivrogne dans la brousse du Nigérien Amos Tutuola, traduit en 1952 par Raymond Queneau. A l’époque, tout le monde pensait que l’auteur était Raymond Queneau lui-même car la société raciste d’après-guerre n’imaginait pas un « nègre » capable d’écrire un livre pareil.

Votre projet a suscité pas mal de critiques au début. Je me rappelle cette formule de Libération : « Gallimard ou la pompe à fric ! », comme si nous convoitions du pétrole. Les journalistes nous accusaient de piquer des auteurs. Et les éditeurs déjà sur le coup, comme Le Serpent à plumes ou l’Harmattan, se demandaient ce que venait faire un italianiste comme moi en Afrique. Les auteurs africains ne vivent pas enfermés derrière des barbelés. J’ai proposé une ouverture, mais pas une fermeture. Même les auteurs se méfiaient. Mamadou Mahmoud N’Dongo, un écrivain français d’origine sénégalaise, m’a dit : « Je ne veux pas publier un livre dans une collection où figure le mot « noir ».  Je lui ai donné rendez-vous au café, et au bout d’une heure, il a accepté. L’éditeur doit avoir une peau de crocodile. J’en ai une. « Continents noirs » n’est pas une voiture balai, mais une terre d’aventure, de découvertes, une pointe de diamant.

Que lui avez-vous dit ? Que nous étions des continents noirs. Tout écrivain est un continent noir dans la société. 

Vous recevez beaucoup de manuscrits ? Deux cents manuscrits par an venus de partout. Les 9/10e des auteurs que je publie sont francophones. Certains m’apportent aussi des manuscrits. Les littératures congolaise, togolaise et malienne sont riches. L’Ile Maurice est une pépinière, en raison de ses différentes langues, le français ou l’anglais. Des écrivains naissent quand ils recherchent leur identité. « Continents noirs » est un mouvement permanent, un déplacement continu. Sur les 3000 exemplaires imprimés, les ¾ de nos auteurs ont droit à un retirage. 

Vous accompagnez les auteurs en Afrique ? Les centres culturels français sur place nous permettent de voyager dans les pays avec les auteurs. Je veux me familiariser avec leurs racines. A Lomé, au Togo, l’écrivain Sami Tchak m’a dit : « Mes parents sont dans la salle. Peux-tu lire un passage de mon livre ? » Son roman Place de Fêtes, que Le Clézio considère comme un livre culte, n’était pas encore sorti. C’était compliqué car l’ouvrage, très transgressif, exprimait une forte teneur érotique. J’ai vu le bonheur de l’auteur et de ses parents qui n’auraient jamais pensé que leur fils, né dans un petit village, écrirait un livre. Un retour à l’oral écrit !