Jean Rochefort : « Gardons les pissenlits ! »

Acteur « drolatique » comme il aime à le dire, doté d’un charme et d’une élégance rares, Jean Rochefort fait un peu partie de nous. Une figure de grand-père idéal, qui prête sa voix à Pops le savant-fou d’Avril et le monde truqué. Une belle occasion de parler de la vie et de sa poésie.

Pourquoi avez-vous accepté d’offrir votre voix inimitable à ce film ?

Jean Rochefort : Au début, par veulerie financière. Non, pour être sérieux, j’ai eu beaucoup de plaisir à faire cette voix. Mais j’avais dit que j’en ferai la promotion si le film me plaisait. Donc je vois le film, j’y adhère, et puis je le trouve merveilleusement absurde. Ce mélange d’acier et de varans m’a beaucoup intéressé, parce que j’aime énormément l’incongruité. Et je me suis surpris à avoir de l’affection pour un personnage, le jeune homme de mauvaise vie qui tout d’un coup devient l’amour, cet être hybride qui était fait avec de l’encre et la voix d’un autre. Je me suis dit : « Je m’en ferais bien un copain », mais il n’est jamais libre (rires).

Si vous viviez dans un monde « truqué » comme celui de Tardi, qu’est-ce qui vous manquerait le plus ?

Entre deux pavés, ce serait une fleur de pissenlit.

Justement, le film aborde le sujet de la pollution. Qu’avez-vous l’impression de laisser à vos petits-enfants ?

Une terreur terrible. Je suis très impliqué en faveur de l’environnement, enfin je fais ce que je peux. Je viens de voir un film de Jacques Perrin où il nous montre la vie première, les animaux et la forêt qui commence, et ça finit sur deux usines nucléaires. J’en ai pris un coup. Ça m’a fait peur. Le pissenlit, il faut le garder. C’est un bon titre : « Gardons les pissenlits ! »

Est-ce que le cinéma peut changer le monde ?

À cause de vous, non. Je reproche aux journalistes de beaucoup trop raconter nos travaux avant qu’ils ne sortent. Moi quand j’étais enfant, je savais qu’il y avait Gary Cooper et que ça se passait dans le désert, un point c’est tout. Maintenant on sait tout d’avance. Au prix des places c’est vache. D’autant que les gens ont une soif de fiction absolument énorme, parce que la non-fiction est angoissante.

Quel effet ça fait d’être culte ? (Rires)

Je suis culte parce que je suis vivant. Il y a des gens qui me demandent dans la rue des autographes et il y a des femmes qui hurlent de terreur croyant que j’étais mort ! Donc c’est moitié agréable et moitié pénible.

Et qu’est-ce qu’on vous dit dans la rue ?

On m’aime bien, parce que c’est vrai que, quand les gens me voient, ils se disent : « Oh mon dieu, j’avais 23 ans quand on a vu ce film. On venait de se marier, tu te souviens ? ». Les gens sont très heureux de voir ce bonhomme qu’ils ont vu au cinéma quand ils étaient jeunes et que moi j’étais déjà arthrosique.

Est-ce qu’on vous a déjà confondu avec quelqu’un d’autre ?

Alors là, c’est la première fois qu’on me pose cette question. J’en ai souffert parce que j’ai fait beaucoup de « grand théâtre », et on m’a pris pour Jean Lefebvre pendant très longtemps (soupirs). Oh, Jean Lefebvre… C’était dur, hein !

De quoi êtes-vous le plus fier ?

Ce que je prends le plus au sérieux, c’est le mérite agricole. Comme j’ai des origines bretonnes et rurales, je pense à mon grand-père qui aurait été très fier de moi, au lieu des conneries que je faisais au théâtre.

Un mot de conclusion ?

Surveillez votre carrosserie. Ne devenez pas vieux trop vite.

Et comment fait-on ?

On se prive de certains plaisirs pour durer plus longtemps. L’alcool, les cigarettes… les prothèses (rires).

Et on ne s’ennuie pas si on se prive de nos plaisirs ?

On en trouve d’autres. J’adore l’eau !

Avril et le monde truqué, de Franck Ekinci et Christian Desmares, avec les voix de Marion Cotillard, Jean Rochefort, et Philippe Katerine. Animation. Sortie le 4 novembre.