Jeff Nichols : tout un cinéma

Primé à la Semaine de la Critique à Cannes pour Take Shelter, consacré avec Mud, le jeune réalisateur-scénariste revient avec Midnight Special, un film de science-fiction vraiment particulier, qui confirme définitivement son statut de grand cinéaste parmi les grands.

Ce film raconte l’histoire d’un père qui s’enfuit avec son fils doté d’étranges pouvoirs. Comment est née l’idée ?

Jeff Nichols : J’ai tout d’abord eu l’idée de ces deux types dans leur voiture roulant à toute allure de nuit. Puis j’ai imaginé l’histoire de ce gamin et de son pouvoir. J’avais pas mal d’intrigues qui tenaient la route, mais qui n’avaient pas de sens. Ça ne racontait rien de profond, et ça ne me plaisait pas. Or à l’époque mon fils avait un an, et je me suis vraiment mis à réfléchir à ce que ça voulait dire d’être parent. J’avais déjà abordé le sujet dans Take Shelter, mais je n’étais pas encore père. Et là, mon fils est tombé malade, il a eu une très forte fièvre, et j’ai dû faire face à l’éventualité qu’on puisse l’emmener loin de moi pour le soigner. Et cette peur m’a tout de suite faire ressentir ce que ça signifiait au fond d’être père. Vous devez en permanence essayer de savoir qui est votre enfant, pour pouvoir l’aider à devenir celui qu’il doit être. Et en ajoutant cette idée à mon intrigue initiale, ça a fonctionné.

Quelles sont vos références en matière de science-fiction ?

Je suis un enfant des années 80 et j’ai grandi avec des films comme E.T. ou Starman. J’ai aussi approfondi ma culture à l’école de cinéma, ou en regardant des films tard le soir. Vous réalisez bien des années après que les films de M. Night Shyamalan ou Starman vous ont marqué pour on ne sait quelle raison. Lorsque vous vous levez au milieu de la nuit pour les voir, c’est donc qu’ils sont plus importants pour vous que ce vous pensiez.

Pourquoi votre cinéma est-il tellement à part ?

Merci… Je sais que mes films sont uniques pour moi. Je cherche toujours à faire une scène émotionnelle qui agira comme un coup de poing dans l’estomac. Je veux le ressentir. Je ne sais pas quand cela arrivera, mais je fais tout pour orchestrer ce moment. Je suis prêt à réaliser un film entier, uniquement pour cette scène. C’est peut-être ça qui les rend uniques.

Comment êtes-vous perçu à Hollywood ?

Je n’en sais rien. Je vis au Texas et j’ai un agent qui est à Hollywood. Je l’appelle parfois et lui demande : « Comment ça va, là-bas ? Ils savent vraiment qui on est ? ». « Oui, c’est super, tout le monde t’adore ! ». Je raccroche content, et je retourne à ma vraie vie.

Et quel effet ça fait de devenir une star en quatre films seulement ?

Je ne sais pas. Je ne me vois pas vraiment comme une star. Je vis une vie tout à fait normale. J’ai une femme, un enfant, deux chiens, je vais faire mes courses. Donc d’un côté, c’est juste la vie, et de l’autre c’est extraordinairement gratifiant. Quand vous avez une idée et que vous pouvez passer trois ans de votre existence à la réaliser, la porter à l’écran, et la transférer dans l’esprit de quelqu’un d’autre, c’est tellement bénéfique. Sans fausse modestie, ça me rend vraiment heureux.

Est-ce que le succès signifie plus de pression ?

La pression a toujours été là et demeurera. Sauf pour mon prochain film où j’adapte une histoire vraie. Mais Midnight Special, c’est mon histoire, ça sort de moi et j’ai toujours peur qu’on vienne me dire que c’est ridicule. L’autre jour, j’ai lu une critique qui titrait justement : « Ridicule ! ». Ça fait mal ! C’est idiot, mais ça me fait toujours du mal. La pression est donc toujours là.

Quel effet cela fait-il d’avoir rendu célèbre Matthew McConaughey avec Mud ?

(Rires) Matthew était une star avant que j’arrive et le restera après. Mais je suis chanceux d’être arrivé à un moment de sa vie où il avait décidé de faire des choix créatifs vraiment risqués. Et j’étais sur sa voie.

Pour terminer, quelles sont vos références en matière de films français ?

Dans Midnight Special, en particulier, le personnage du scientifique est directement inspiré de celui de François Truffaut dans Rencontres du troisième type de Steven Spielberg. (Je me suis également inspiré de celui de Richard Dreyfuss dans Les Dents de la mer.) J’aime Truffaut dans ce film, parce qu’il travaille pour le gouvernement, et qu’il est positif. Il n’essaie pas de tuer quelqu’un, il veut vraiment communiquer avec les extra-terrestres. Bon, ce n’est pas tellement une référence française ça (rires) ! Mais sinon, j’adore À bout de souffle.

Midnight special, de Jeff Nichols, avec Michael Shannon, Joel Edgerton et Kirsten Dunst. Science-fiction. En salles.