“Journal de ma nouvelle oreille”

Raconter la vie de ses oreilles avant et après l’appareillage ? Pourquoi pas. C’est ce qu’a tenté crânement Isabelle Fruchart épaulée par Zabou Breitman. Que les sceptiques abandonnent toute défiance du genre « Alerte, ennui » ou « Chantage à l’émotion » ! L’aventure offerte au public est une véritable expérience onirique à la fois sensible, âpre et cocasse.

La comédienne fait une entrée chaplinesque et nous quitte en petite robe à fleurs dans un jardin extraordinaire. Entre-temps, elle a partagé avec nous son journal intime : un objet singulier, mélange d’odyssée intime et d’exposé relatant jour après jour, sa découverte d’une merveilleuse réalité, le son du monde. L’histoire déployée est sidérante : ayant perdu 70 % d’audition à chaque oreille à l’âge de 14 ans, elle triche, s’accommode et reste sourde à sa surdité (elle joue, chante mime, fait de la magie mentale et créée même la Cie Opaline). Epuisée par tant d’efforts, elle décide enfin de se faire appareiller à 37 ans. Nouvelle écoute du monde et d’elle-même, redécouverte des sons (pluie sur les vitres, paroles de chansons, papiers froissés, feuilletons radio – ah, la voix de Jacques Gamblin !), mots d’amour feutrés, etc. Le nirvana ? Pas tout à fait. Car si elle s’extasie sur la révolution du numérique pour l’aide auditive (avec le “bloue touss” !), elle évoque aussi ses épreuves : rééducation, thérapies improbables… Ce qui est admirable ici, c’est l’aisance absolue de la mise en scène de Zabou, sa manière souveraine de faire surgir de la beauté, sans vraiment prévenir, entre séquences de comédie pure et collection d’instants justes et poignants. D’une plume fluide et concrète, la gracieuse Isabelle renverse par le rire et l’émotion tout présupposé misérabiliste et nous rappelle opportunément l’importance de rester présent au monde qui nous entoure.

4/5