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Kapoor à Versailles, entre ombre et lumière

Le célèbre plasticien britannique d’origine indienne Anish Kapoor investit les jardins de Versailles avec six œuvres monumentales, défiant l’ordre parfait de Le Nôtre. Avec respect et profondeur.

Quand on a visité l’atelier d’Anish Kapoor à Londres, quelques semaines avant le début de son exposition dans les jardins du château de Versailles, on a senti comme un très léger parfum de scandale à venir. Le sculpteur commençait à montrer aux journalistes, en avant-première, des maquettes des œuvres qu’il préparait, et plusieurs évoquaient le drame, le sang, mais aussi le sexe, et un certain chaos : un pavillon géant posé à côté d’un fossé dont l’intérieur était peint en rouge, et croulant sous des monceaux de terre retournée… De quoi évidemment laisser envisager quelque polémique future.

On a pu ainsi voir les différentes veines explorées en ce moment par l’artiste, toutes présentes à Versailles. Dont son penchant organique, parfois sanglant même, comme avec ces cylindres de cire rouge de la taille d’un corps en boule, tirés à l’aide d’un canon sur un grand mur qui occupe presque tout l’espace du Jeu de Paume, un peu à l’écart du château. Dans se lieu fur prêté un serment qui écrivit le destin républicain de la France, non sans éviter une implacable effusion de sang.

C’est parfois un monde utérin qui se donne à voir, comme ce cube posé dans le bosquet de l’Etoile, figurant, à l’intérieur (car on peut le pénétrer) où à l’extérieur, un corps, plutôt féminin, entre écorchement et plénitude. Mais aussi sa sensibilité pour le symbolique, le spirituel, incarnée par des paraboles de couleurs dans lesquelles on s’isole (phoniquement, visuellement), où l’on se reflète, déformé. Kapoor a ainsi installé à Versailles des miroirs paraboliques, qui invoquent à la fois la terre et le (roi) soleil, le visible et l’invisible, l’éternité, et l’illusion du pouvoir… 

Perspective interrompue

Kapoor réinterprète, dans ses œuvres, ce qu’il appelle lui-même « le psychodrame mâle/femelle », en observant d’ailleurs que le Jeu de Paume où il a installé son canon ne représente aucune femme dans ses peintures historiques. Il a aussi cherché à prendre sa place dans l’objet « si parfaitement géométrique » que sont les jardins du grand château. Avec son fossé rouge, il a « interrompu la perspective » (tout en s’y inscrivant d’ailleurs, de manière paradoxale), et n’a pas hésité à rappeler que sous l’ordre idéal de Le Nôtre préexistent (et survivent) « la décomposition, le désordre, la vraie nature ».

Kapoor met Le Nôtre – qu’il considère comme « l’un des plus grands vrais artistes français » – « à l’envers » en le prenant à contrepied, mais pas pour détruire. Il oppose, questionne, et cherche, avec ses formes, la lumière, sans pour autant chercher à « éviter notre part sombre ». Mais rien ici ne choque frontalement. Ce serait sous-estimer l’artiste, son respect de l’œuvre d’autrui, et peut-être aussi son pouvoir à créer l’harmonie, parfois malgré lui, même dans ses installations les plus torturées.

Le plus dérangeant peut-être, dans toute cette exposition, n’est pas le plus spectaculaire : c’est une pièce d’eau circulaire baptisée Descension, posée au bout de la grande allée centrale, juste avant le grand canal. Aspirée par une mécanique interne, elle forme un vortex qui, dans un vrombissement sombre et guttural qui fait vibrer le sol (et un peu frissonner l’échine), attire l’œil vers un gouffre insondable. Que le Roi-Soleil, avec son goût affirmé pour l’art, n’aurait sans doute pas renié._S.D.