Kiki de Montparnasse au Lucernaire

Le monde de l’art a ses pétroleuses. Égérie du Montparnasse de l’entre-deux guerres immortalisée par Man Ray, Kiki de Montparnasse, la muse, l’amie des célébrités (Modigliani, Soutine, Foujita, Kisling, Hemingway…), Kiki et sa vie vrillée de rires et de fêtes (avant d’être calcinée par l’alcool et la coke), a séduit le cinéaste Jean-Jacques Beineix.

Pas étonnant : on connaît son goût prononcé pour les personnages forts, les trajectoires accidentées et les archaïques solitudes. Relié par mille et un fils à l’histoire de l’art (il est aussi photographe-peintre-écrivain-musicien), cet artiste multi-facettes a trouvé là, le terreau de sa première mise en scène de théâtre. Inspiré par les paroles de Franck Thomas et les musiques de Reinhardt Wagner, il restitue dans une négociation bien tenue, entre chansons et monologues, l’incroyable effervescence du Montparnos des années vingt, de ses avant-gardes artistiques et freaks magnifiques entre Le Dôme, La Coupole et Le Jockey. Et parce qu’il maîtrise images, éclairages et atmosphères, Beineix nous entraîne par petites touches dans sa sarabande queer, pas loin finalement du théâtre nô avec ses vivants et ses morts omniprésents, ses mauvais sorts et ses démons. Si le jeu sur la synesthésie (la musique répondant aux couleurs) déconcerte, l’atmosphère de gueule de bois des années Folles nous saisit, grâce à l’investissement d’Héloïse Wagner : port altier, sensualité indolente et désenchantement à la boutonnière, elle chante et incarne Kiki avec une suave retenue. Rehaussée par la musique live de Rémi Oswald (guitare) et de Rodrigue Fernandes (accordéon), cette balade musicale stylisée nous plonge agréablement dans un monde où tout sans cesse s’invente, se réinvente.

Note : 3/5