La conquête de l’espace

L’étonnant néanmoins talenteux Abraham Poincheval s’expose au Palais de Tokyo confrontant son corps et son esprit à des situations extrêmes d’isolement et d’immobilité.

Abraham Poincheval (né en 1972) est un explorateur follement engagé dans son art. Ses impressionnantes performances relèvent de l’exploit physique et mental, et suscitent de riches questionnements. Solitude, passage du temps, relation au corps et à l’espace qui l’entoure…

Son terrain d’expérimentation est son propre corps, son propre esprit, qu’il confronte à des situations extrêmes d’isolement et d’immobilité. Au Palais de Tokyo, ses sculptures habitables sont disséminées dans les différents espaces, comme autant de témoins de ses performances passées ou à venir. C’est d’ailleurs une bouteille géante à l’intérieur de laquelle Abraham Poincheval a effectué une remontée du Rhône en 2015 qui nous accueille à l’entrée du centre d’art. Il y a une dimension onirique à se figurer cet objet habité, échoué sur une plage… Et quelque chose semble renaître de l’enfance, lorsqu’on s’imagine pénétrer dans cet habitacle par son goulot, après avoir pris soin d’ôter sa porte-bouchon, comme une réminiscence de Gulliver.

On (re)découvre également l’ours naturalisé dans le ventre duquel l’artiste a passé 13 jours en 2014, au musée de la Chasse et de la Nature. Un véritable voyage intérieur, durant lequel il a connu des états de conscience modifiés et une perte progressive des sens. Poussant l’expérience de l’enfermement à l’extrême, cet ermite singulier habite actuellement (depuis le 22 février et jusqu’au 1er mars) dans… un rocher ! Cette grande pierre calcaire, creusée en son centre selon la silhouette de l’artiste, est présentée au visiteur, lequel peut alors éprouver lui-même – dans une moindre mesure, puisque la pierre reste ouverte – l’exiguïté inconfortable de l’expérience. Après cette exploration du monde minéral, Abraham Poincheval se tournera vers le vivant. Lors d’une autre performance à venir (à partir du 29 mars), celui-ci s’apprête à couver des œufs de poule jusqu’à leur éclosion, posant ainsi la question du genre et de notre rapport au monde animal.

Lorsqu’il ne force pas son corps à l’immobilité, l’artiste pratique de longues marches à pied, toujours marquées par quelque contrainte. Un cylindre métallique exposé en témoigne : en 2011-2012, l’artiste a traversé les Alpes en poussant cette capsule de 70 kg – qui lui servait alors d’abri  le long des sentiers de montagne. Qu’il se fasse Sisyphe contemporain, ou encore stylite des temps modernes, perché sur sa plateforme du parvis de la gare de Lyon en 2016, Abraham Poincheval est un performeur plus que surprenant. Parce que son engagement ascétique bouleverse autant qu’il questionne, on espère que l’artiste poursuivra longtemps son exploration du monde et de la nature humaine.

Dans le même temps, le Palais de Tokyo présente d’autres riches expositions. L’occasion de découvrir les hilarants assemblages mobiliers de Taro Izumi ou l’étonnante installation de Dorian Gaudin. Une chaise essaie de grimper un escalier, quand une autre se tape la tête contre les murs… Ce jeune artiste explore avec humour et subtilité la capacité qu’ont les objets à faire récit.

Au Palais de Tokyo jusqu’au 8 mai. 13, avenue du président Wilson, 75016. M°9 Iéna, Alma Marceau. Tous les jours sauf le mardi, de midi à minuit. Entrée : 12 euros / 9 euros pour les étudiants / gratuit pour les moins de 18 ans. www.palaisdetokyo.com