La Jamaïque au-delà du reggae

La Philharmonie de Paris se met à l’heure de Kingston avec l’événement Jamaica Jamaica, formidable odyssée culturelle et artistique révélant au grand jour la richesse et la beauté des musiques nées sur l’île mythique. De Marcus Garvey à Bob Marley, du rastafarisme aux rude boys, des sound systems à la révolution reggae, l’exposition met à nu l’histoire et la conscience du peuple jamaïcain. Fascinant !

Il suffit de prendre un de ces globes terrestres qui ornaient nos classes d’écolier, de le faire tourner sur lui-même et de pointer du doigt la Jamaïque pour se rendre tout de suite compte du miracle : minuscule amas de terres immergées (11 000 km2 environ, à peine plus grand que la Corse !) niché en plein cœur de la mer des Caraïbes, la Jamaïque est paradoxalement l’une des plus grandes nations au monde. Un pays dont le rayonnement international résonne à travers chaque sound system, chaque remixe, ou à chaque fois qu’un deejay électrise une foule. Car que serait la musique et les grandes révolutions musicales de la seconde moitié du XXe siècle sans la Jamaïque ? C’est à cette question – et bien d’autres encore – que s’attache à répondre la foisonnante exposition Jamaica Jamaica qui, six mois durant (du 4 avril au 13 août) prend ses aises à la Philarmonie de Paris.


Le DJ El Figo Barker devant le sound-system Volcano, 1984 © Beth Lesser

Proposant de rendre compte d’une histoire (longue, complexe et enracinée dans un passé colonial encore prégnant) vu et vécue par le prisme du peuple jamaicain, Jamaica Jamaica est une plongée immersive au cœur des mouvements et des conflits qui ont forgé les musiques locales, reflets de l’identité, mouvante et complexe, d’un peuple aussi fascinant qu’ambivalent : « J’ai toujours constaté qu’il y avait un grand décalage entre l’idée de ce que le grand public se faisait de la musique jamaïcaine, souvent réduite au seul phénomène Bob Marley et son reggae universel, et la vraie richesse et force que la musique, ou plutôt les musiques jamaïcaines, représentaient réellement », commente Sébastien Carayol, commisaire de l’exposition et journaliste investi depuis une vingtaine d’années dans la culture “sound system” jamaïcaine. « Par son histoire ancienne, mais aussi à travers l’impact extraordinaire qu’elle a eu sur les musiques modernes comme l’électro et le hip hop, la musique jamaïcaine nous a laissé un fabuleux héritage, que nous exploitons tous les jours de manière inconsciente. ». 

Entre fresque historique et manifeste politique, Jamaica Jamaica visite avec boulimie les premières musiques de l’ile (le poco, le mento et la musique traditionnelle burru) nourries dans les blessures de l’esclavage, donne un éclairage bienvenu sur les inclinaisons spirituelles et humanistes du mouvement rasta qui irrigueront en profondeur le reggae de la star planétaire Bob Marley, exhume les origines sociales et culturelles de cette course à l’innovation que furent les sound systems – qui, dès les années 60 conduisirent les 

deejays à rivaliser d’ingéniosité et de talent artistique (pour avoir le système le plus performant en soirée et imposer son esthétique sonore via leur propre studio d’enregistrement), fait le lien entre les figures légendaires de la culture jamaïcaine (Marcus Garvey, Peter Tosh, Haïle Selassie, King Tubby, Lee Perry…) et la complexité musicale du ska, du rocksteady ou du dancehall. Un souci d’expliquer l’Histoire et les nombreuses histoires humaines qui se sont jouées derrière ces épopées musicales qui se traduit par le nombre important d’objets, d’images, photos et films rares que réunit l’exposition, bénéficiant de l’aide et l’expertise généreuses de collectionneurs privés et d’acteurs institutionnels de renom comme la National Gallery et le Jamaica Music Museum à Kingston, le Bob Marley Estate à Los Angeles ou le Rock’n’Roll Hall of Fame Museum basé à Cleveland. « La musique jamaïcaine a toujours été très visuelle; la beauté brute des sound systems, les costumes de scène et la mode conquérante des artistes, les pochettes de disques…Toute expression musicale a toujours été accompagnée d’une vraie et forte réflexion graphique et esthétique »,  note Sébastien Carayol.

Un parti pris que l’on retrouve dans la présence de l’artiste peintre Danny Coxson – dont les portraits fantasmagoriques de chanteurs, producteurs et ingénieurs du son mythiques habillent les rues de Kingston depuis plus de trente ans. Lauréat du programme Visa pour la création 2017 de l’Institut Français, il donne à cet événement protéiforme un positionnement in situ affiché tout au long de l’exposition. « Cette exposition est un moyen de donner la parole aux Jamaïcains. Avec leurs mots, leur vision de l’Histoire et leur sens absolu d’une identité forte. Montrer que l’esprit libertaire et innovant de la musique jamaïcaine existe toujours, avec le succès de nouveaux artistes comme Vybz Kartel, mais qu’il s’inscrit aussi dans une histoire et un passé encore influents aujourd’hui. » 

Foisonnante, désireuse d’apporter un regard complet sur des musiques trop souvent réduites à des stéréotypes pas toujours fondés, Jamaica Jamaica est aussi l’occasion de conférences, débats et projections, avec en bonus les concerts – qu’on imagine forcément mystiques et irradiants – des légendes Lee Scratch Perry et Johnny Osbourne le 21 avril, du barde reggae roots Winston McAnuff et du crooner reggae Cedric « Congo” Myton le 22 avril.                                                                                                                                  

(Photo : Bob Marley, le rasta planétaire © www.petersimon.com)                                                                              

Jusqu’au 13 août à la Philharmonie de Paris, 211, avenue Jean Jaurès. 19e. M° Porte de Pantin. 10 €. Horaires, infos et programme complet sur www.philharmoniedeparis.fr