La morale de cette morale

Ceux qui n’iront pas à Angoulême peuvent tout de même voir une expo consacrée à un auteur de BD. La Galerie Oblique accompagne ainsi la sortie du vingtième album de Martin Veyron, Ce qu’il faut de terre à l’homme, une fable adaptée d’une nouvelle de Tolstoï, exhumée pour nous faire comprendre les méfaits de l’avidité à tout crin.

Le père de Bernard Lermite, l’un des anti-héros les plus célèbres du 9è art, a mené depuis la fin des années 70, un parcours bien rempli. Auteur d’une vingtaine de BD (Grand Prix de la ville d’Angoulême en 2001), illustrateur de presse, il n’a jamais cessé d’observer, avec humour et recul, les travers et les incohérences de la vie moderne. A l’heure d’entamer son dernier album, Martin Veyron avait en ligne de mire les dégâts du productivisme et la quête irraisonnée du profit, sans savoir comment nourrir son propos sans tomber dans les habituels lieux communs.

C’est le souvenir d’une histoire qu’il avait lue alors qu’il était enfant qui lui donne le déclic qu’il attendait. Pour la resituer, il ne dispose que d’un mince indice, croit-il alors, une phrase : « Voilà ce qu’il faut de terre à l’homme ». Il s’agit en fait du titre d’une nouvelle méconnue de Tolstoï, dont le thème est, comme il l’imaginait, intemporel et parfaitement au cœur de son propos. Le voilà donc parti pour dessiner les vastes plaines de la Sibérie d’alors, la dure vie des moujiks et les beaux atours des seigneurs, dans un style pour lui encore inexploré. Le fond de l’affaire, de son côté, ne lui est pas étranger, quand il s’agit de raconter les déboires d’un paysan qui vivait simplement mais heureux, jusqu’à ce que son bourgeois de beau-frère, venu de la ville, lui suggère d’agrandir son domaine.

Au fil des pages, on comprendra bien sûr comment cette simple et a priori légitime envie « vouloir plus » pourrait l’amener à en « vouloir trop », tandis que s’énoncent en filigrane, les dérives du pouvoir et ce qu’il en coûte d’oublier ce qui fait l’essentiel de la vie. Cet album, pas moraliste mais plein de morale comme peut l’être un conte est d’une belle élégance. Ses planches, touffues et drôles ou épurées s’exposent à la Galerie Oblique, spécialiste des arts graphiques.

 

Ce qu’il faut de terre à l’homme de Martin Veyron, 144 pages, éditions Dargaud, 19,99 €.