La nuit leur appartient

Le Point Éphémère accueille la jeune Alisa Gallery pour une expo sur les dancefloors du clubbing. Énergie, corps libres et pulsions sonores. Une certaine vision de la fureur de vivre… la night.

Ils sont jeunes. Beaux. Queer ou bourgeois, nés à la fin du siècle précédent. Ils dansent, boivent, posent puis s’abandonnent devant l’objectif peu à peu oublié. Ils s’adonnent au clubbing.

Alisa Phommahaxay est l’une d’entre eux. Mais on ne la voit pas sur les photos : c’est elle qui a curatorié cette expo, simplement intitulée « Nightclubbing », en invitant sept photographes à exposer leurs clichés de fêtes nocturnes. Alisa est française, mais elle a vécu 5 ans à Londres, où elle s’est fait la main dans des galeries locales. C’est là-bas qu’elle a présenté la première version de l’exposition, avec une majorité de jeunes photographes britanniques qui hantaient les soirées, notamment lesbiennes, de la ville.

À Paris, Alisa a gardé le concept et deux photographes anglaises, mais reconstruit l’expo autour de photographes français. Parmi eux, certains sont professionnels, mais surtout, cela importait à Alisa, tous sont (comme elle d’ailleurs) non pas spectateurs mais participants des soirées. Soirées queer pour beaucoup : il y a Hannibal Volkoff, né en 86, et qui livre ici de beaux clichés d’ivresse, après le basculement, dans les soirées Flash Cocotte ou Club Sandwich ; il y a aussi Marie Rouge, sans doute née en 91, et photographe officielle des soirées lesbiennes du collectif Barbi(e)turix à La Machine du Moulin Rouge, les fameuses Wet for me, avec ses photos acidulées (ou en noir et blanc) façon papier glacé ; Chill Ocubo, peut-être née en 85, qui a aussi traîné son objectif chez les Barbi(e)turix pour en saisir quelques fines gueules ; et puis en écho londonien, deux images attachantes, iconiques (l’artiste a grandi près de la religion) et discrètement saphiques de l’Anglaise Holly Falconer, et une, un peu infusée de l’esprit de Larry Clark (qui plane ici), de sa compatriote Victoria Lenteigne, qui comme elle gagne sa vie de photos de mode.

Jean -Luc Buro, La belle et la bête, 1986, Lieu de la prise de vue : Club Le Palace / Paris. © Jean Luc Buro

Deux outsiders notables trouvent pourtant ici leur place : Jean-Luc Buro, dont Alisa estime que l’esprit de ses beaux noir et blanc issus des années 80 aux Bains, au Palace, alors que s’y ébattaient New Order, Pacadis ou Corinne de Téléphone, s’est transposé dans les fêtes queer parisiennes des années 2000. Et le jeune Thomas Smith, plus présent aux soirées de la bourgeoisie (plutôt) blanche et hétéro parisienne (La Clique et son Baron), qui présente ici des diptyques noir et blanc et surtout deux images, Juliette, 2h39 (2011) et Julien et Camille, 5h48 (2015), peut-être les plus inoubliables de l’exposition.

Chill Okubo, Cuco Cuca, Curry Wurst, Batofar, 2013. © Chill Okubo

Dans l’océan des mitraillages numériques, Alisa a réussi une sélection juste, et un accrochage élégant qui épouse pourtant bien l’esprit de ce lieu rock et foutraque. Un accrochage de ses souvenirs : « pour moi, ces photos documentent des soirées où des gens, notamment queer, peuvent passer librement de l’adolescence à l’âge adulte. A Londres, quand ces soirées marchent, ils les arrêtent. Ici, ils les transforment en machines commerciales. Ses photos montrent ce qu’elles ont été juste avant. » Le mythe en train de naître, ou simplement, tantôt léger, tantôt abîmé, l’essence de la jeunesse qui brûle.

Flash Cocotte à l’Espace Pierre Cardin, 2011. © Hannibal Volkoff