La photographe Newsha Tavakolian, née pour l’image

Malgré une carrière internationale et des collaborations prestigieuses avec le New York Times, Le Monde, Time Magazine ou National Geographic, la jeune Newsha Tavakolian a fait le choix de rester vivre en Iran, son pays natal, où elle essaie de contribuer à rendre la presse iranienne « plus pro ». Elle est aujourd’hui lauréate du prestigieux Prix Carmignac avec une série montrant « la majorité silencieuse de son pays ». Récit d’une vocation arrivée « par accident ».

Elle est née à Téhéran, d’un mariage peu ordinaire : son père, chiite, renverse une jeune sunnite en voiture. Deux années de visites à l’hôpital plus tard, il l’épouse, malgré le cloisonnement entre ces deux courants de l’islam. Newsha, seconde de quatre enfants, grandit dans cette famille aimante de la classe moyenne, où la religion se vit discrètement. Dyslexique, elle quitte l’école à 16 ans, « inconsciemment à la recherche de quelque chose de visuel » tant la lecture et l’écriture lui sont pénibles. Elle s’inscrit à un cours de photo.

Un jour, dans un taxi partagé, un homme voyant son appareil lui parle d’un tout nouveau magazine féminin qui cherche des photographes. Newsha fonce s’y porter candidate, mais sa formation ne lui a rien appris sur le regard, le parti pris, comment « penser » une image. On l’embauche donc comme standardiste. Tous les jours, elle continue cependant de photographier le monde : « J’ai saisi des choses comme, une fois, l’explosion d’une voiture. » Au bout de six mois, elle est publiée et devient, à 16 ans, la plus jeune photographe d’Iran. Lorsqu’elle couvre une grande vague de manifestations étudiantes, en 1999, ses photos sont partout.

Jusqu’à ses 21 ans, elle travaille successivement pour une douzaine de journaux, qui sont cependant contraints de fermer les uns après les autres. Là, elle apprend à mettre en retrait ses opinions. « C’était facile à l’époque de se laisser influencer, de se politiser, avec tous les groupes qui militaient. Mais je ne l’ai jamais fait. Je voulais juste documenter ce que je voyais, être un témoin distancié. Presque tous mes confrères de l’époque ont quitté le pays parce qu’ils se sont politisés, ou ont réagi de manière émotionnelle à ce qu’ils vivaient. » Newsha, elle, garde la tête froide : « Nous avons assez d’émotions, ici, en Iran. Ce qu’il nous faut, ce sont de bonnes photos et de bons journalistes pour témoigner de ce qui se passe, pour le futur. »

Ouvrier travaillant sur un nouveau puits d’aération sur un mur de Téhéran-®Newsha_Tavakolian_Fondation_Carmignac

Une difficile neutralité

En 2002, elle part couvrir la guerre en Irak, et internationalise sa carrière. Lorsqu’en 2009, le New York Times lui demande de photographier les émeutes dans son pays, elle observe les deux camps, « le mouvement des jeunes, mais aussi celui des conservateurs, pour équilibrer ». Ce qu’elle en pense, on peut le lire dans ses images, mais « entre les lignes », dit-elle. Le travail photographique qu’elle a livré pour le concours de la Fondation Carmignac (expo en cours, voir encadré) montre bien son état d’esprit : « plutôt que la politique elle-même, je préfère montrer son effet sur la vie des gens ». Mais parfois, dans son pays où, comme elle le constate, « on respire la politique, on doit avoir des opinions », ne pas prendre parti est une épreuve.

Mais elle se tient à son choix : rester, et être pro. Son cuir s’est durci. Depuis quelques années, elle publie dans les plus grands journaux du monde des images des endroits les plus éprouvés de la planète. « Je serais sans doute très naïve si je n’avais pas vécu en Iran, mais j’ai vu tant de choses ici, et on doit tout le temps réfléchir à ne pas avoir des problèmes, observer avec beaucoup de précautions, écarter les couches les unes après les autres… On apprend à ne pas présenter les sujets de manière facile. C’est dur, mais c’est intéressant, et ça m’a appris à travailler vite et bien n’importe où dans le monde. »

Ses sujets sont graves, parce qu’elle veut ouvrir les consciences, comme lorsqu’il y a deux ans, avec un grand reportage sur l’excision en Afrique. « Je pense qu’une bonne photo peut changer les choses. Mais comme tout le monde est ensorcelé par la publicité, et ne veut pas voir des choses horribles, on doit s’exprimer d’une manière détournée, pour attirer l’attention. » Militante à sa manière, donc, fidèle à un idéal qu’elle partage avec son mari journaliste, elle organise aussi dans son studio de Téhéran des rencontres avec de jeunes photographes iraniennes, et « avec des artistes, critiques d’art, des metteurs en scène de cinéma ou de théâtre, etc.,  qui viennent leur parler. Je veux que les médias en Iran deviennent plus pro. Se plaindre, jouer sur l’émotion… ça ne marche plus. »

Taxi_-®Newsha_Tavakolian_Fondation_Carmignac

Voir Newsha à Paris

Le Prix Carmignac distingue chaque année un jeune photoreporter de talent. Sur le thème de l’Iran, Newsha Tavakolian a remporté la mise cette année, choisie par un jury prestigieux dont les membres s’appellent (entre autres) Reza ou Christian Caujolle, commissaire très respecté. Si la carrière de la jeune Iranienne est déjà très bien lancée, ce projet, qui consiste en un livre, Blank Pages, et une exposition, lui permet de montrer une facette de son pays qu’elle juge trop méconnue : « Ce qu’on voit dans les médias au sujet de l’Iran, ce sont les extrêmes, soit ceux qui sont très en colère, soit les très riches, occidentalisés. Les deux ne demandent qu’à être montrés ». Newsha s’est donc attachée, en un court texte, et quelques photos de leur vie, à faire un portrait sobre et bouleversant de neuf Iranien(ne)s issus des 80 % de la « majorité silencieuse », confrontée à un quotidien difficile et souvent absurde.

Chaque portrait débute avec une photo d’un album de famille, et s’achève avec une vidéo mettant en scène son personnage, en le rendant intensément présent pour le visiteur : un homme revenu de la guerre et qui ne parvient pas à se rapprocher de sa famille, un autre qui ne veut pas suivre sa femme à l’étranger, une jeune fille dont la jeunesse « tourne en boucle », une ancienne femme au foyer devenue femme de ménage… Un travail aussi abouti qu’émouvant, aussi simple que percutant, et un témoignage puissant sur l’Iran.