La splendide collection d’Alicia Koplowitz au musée Jacquemart-André

L’Espagnole Alicia Koplowitz acquiert depuis une trentaine d’années, via son entreprise, les tableaux des plus grands artistes. Elle nous donne aujourd’hui, au musée Jacquemart-André, un aperçu de son incroyable compilation, à travers un parcours étonnant.

Ce melting-pot artistique d’une grande richesse, organisé de façon chronologique, nous fait voyager de l’Espagne à Paris en passant par l’Italie, du XVIe siècle à nos jours. Au fil de la visite, on croise Zurbarán, Tiepolo et Canaletto, mais aussi Toulouse-Lautrec, Gauguin, Van Gogh et Picasso, ou encore Giacometti… Autant de figures majeures qui ont marqué l’histoire de l’art.

Dès l’entrée, c’est une Vierge à l’enfant peinte par Francisco de Zurbarán au milieu du XVIIe siècle qui accueille le visiteur : harmonieuse douceur des couleurs, tendresse du geste maternel… L’œil est attiré quelques mètres plus loin par une collerette de dentelle d’une ampleur démesurée. Lorsque Juan Pantoja de la Cruz réalise le portrait de la duchesse de Bragance en 1603, il parvient avec brio à rendre compte de la richesse de son costume d’apparat, grâce à un soin extrême porté aux détails et à une maîtrise technique inouïe. Avant de quitter l’Espagne pour rallier l’Italie, on se laisse pénétrer par les couleurs incroyablement lumineuses et vivantes des tableaux de Francisco de Goya, de la fin du XVIIIe siècle.

(Photo : Vierge à l’Enfant avec saint Jean-Baptiste  de  Francisco de Zurbarán, vers 1659 , huile sur toile , 119 x 100 cm © Collection Alicia Koplowitz / Grupo Omega Capital) 

Dans la salle suivante, on ne peut s’empêcher de tendre le visage au plus près des vues de Venise peintes par Canaletto au XVIIIe siècle… Tant de précision, tant de finesse pour représenter architectures et présences humaines ! Plus loin, on est marqués par la lumière et le pittoresque teinté de mélancolie des tableaux de Francesco Guardi.

S’engage ensuite une passionnante virée vers la modernité, abandonnant en chemin toute représentation fidèle de la réalité. Quand Egon Schiele livre sa Femme à la robe bleue (1911), la forme du corps est à peine esquissée à l’aquarelle, et se fait par là-même émouvante, subtile, tellement vivante.

S’il en est un autre qui sait transmettre cette même énergie, c’est bien sûr Vincent Van Gogh, exposé sur le mur adjacent. Son Vase avec œillets (1890) respire tellement la vie qu’on peine à le qualifier de nature morte. Les incroyables empâtements de peinture qui le composent donnent à voir les mouvements du pinceau, le geste de l’artiste. Ces magnifiques tourbillons de matière semblent animés d’une force propre, extraordinaire. Ils hypnotisent, touchent à l’âme et la transportent vers un ailleurs vertigineux de vie. Que la simple représentation d’un bouquet de fleurs atteigne ainsi l’être profond de celui qui la regarde, qu’elle le grandisse, qu’elle l’élève, est un sentiment renversant… qui touche à l’essence même de l’art.

(Photo : Femme à la robe bleue  de Egon Schiele , 1911,  aquarelle et crayon sur papier, 47,9 x 28,8 cm © Collection Alicia Koplowitz / Grupo Omega Capital) 

L’expérience se poursuit avec une même intensité devant la gigantesque toile N°6 de Mark Rothko (1954). Physiquement happé par une vague de vibrations colorées, le visiteur se trouve ébloui, positivement dépassé par la force de cette œuvre, qui donne le tournis et brouille les repères. Dans cette expérience immersive, la surface bidimensionnelle du tableau se fait environnement. De cette abstraction métaphysique naît alors une impression d’apesanteur calme et exaltante. « Toute peinture qui ne témoigne pas du souffle de la vie ne m’intéresse pas ». Alors que plane l’agréable menace du syndrome de Stendhal, les mots de l’artiste résonnent plus que jamais avec justesse dans l’espace d’exposition.

Les figures féminines sont par ailleurs très présentes dans la collection d’Alicia Koplowitz. À l’issue de la visite, on garde particulièrement en mémoire les ombres vertes et les lèvres rouges du visage de la Femme au grand chapeau de Kees Van Dongen (1906). Le long cou et les yeux noirs, sans pupilles, de La Rousse au pendentif d’Amadeo Modigliani (1918). La présence énigmatique et longiligne, à la fois forte et fragile, de la Femme de Venise d’Alberto Giacometti (1956).

C’est alors que l’on se prend à rêver… Et si, comme Alicia Koplowitz et bien d’autres, l’opportunité nous était donnée de composer notre propre collection, à notre image ? Elle se ferait le reflet de nos émotions, rencontres et souvenirs, une émanation de notre être profond. Quelle expérience renversante que celle de se balader physiquement dans notre musée personnel, dans notre collection idéale, qui n’aurait alors plus rien d’imaginaire. Et quel bonheur d’inviter les autres, comme le fait aujourd’hui Alicia Koplowitz, à la visiter.

(Photo : Femme au grand chapeau  de Kees Van Dongen ,1906, Huile sur toile, 100 x 80,5 cm © Collection Alicia Koplowitz / Grupo Omega Capital © ADAGP, Paris, 2017) 

De Zurbarán à Rothko : Collection Alicia Koplowitz – Grupo Omega Capital, jusqu’au 10 juillet au musée Jacquemart-André, 158, boulevard Haussmann, 8e. M° Saint-Augustin/Miromesnil/Saint-Philippe du Roule. Tous les jours de 10h à 18h (nocturne le lundi jusqu’à 20h30). Entrée : 13,50 € / 10,50 € (réduit). Tél. : 01 45 62 11 59. www.musee-jacquemart-andre.com/